FORÊTS MENACÉES, ENTRE RICHESSES NATURELLES ET ILLÉGALITÉS PERSISTANTES
Au cœur du Gabon, le long des routes sinueuses qui traversent les provinces du Moyen-Ogooué et de l’Ogooué-Ivindo, le bruit des tronçonneuses résonne dès l’aube. Selon la FAO (Organisation des Nations Unies pour l'Alimentation et l'Agriculture), le Gabon abrite près de 22 millions d’hectares de forêts tropicales, représentant plus de 80 % de son territoire. Mais malgré les efforts pour protéger ces richesses naturelles, l’exploitation illégale du bois reste un problème majeur. Les habitants, souvent dépendants du bois pour leur subsistance ou pour de petits commerces, naviguent entre nécessité économique et respect de la loi, dans un contexte où la gouvernance forestière reste fragile.
Selon le ministère gabonais des Eaux et Forêts, environ 50 % du bois commercialisé dans le pays échappe encore aux circuits légaux de contrôle. Dans ce décor, la traçabilité du bois apparaît comme un enjeu prioritaire. Des systèmes existent pour certifier et suivre l’origine du bois, mais leur mise en œuvre est partielle. « Nous savons d’où provient seulement une partie du bois que nous exportons », confie un fonctionnaire sous couvert d’anonymat. Car il y a des réseaux bien organisés qui exploitent des failles administratives, privant l’État et les communautés locales de millions de francs CFA de revenus.
Gouvernance forestière : un cadre encore fragile
La gouvernance forestière consiste à mettre en place des règles claires pour l’exploitation et la protection des forêts. Au Gabon, malgré des lois et un cadre réglementaire solides, la mise en application reste limitée par le manque de moyens humains et financiers. Par exemple, dans certaines zones isolées du nord du pays, un seul garde forestier peut être chargé de surveiller plus de 30 000 hectares. Cette situation crée un terrain propice aux exploitations illégales et à la fraude documentaire.
Le gouvernement gabonais tente de renforcer la surveillance en partenariat avec les ONG et le secteur privé. La certification forestière, notamment via le label FSC, offre un cadre volontaire efficace pour contrôler l’origine du bois, mais seulement 15 % des forêts gabonaises sont aujourd’hui certifiées. Ce chiffre illustre le défi colossal auquel le pays doit faire face pour garantir une exploitation durable et légale de ses forêts.
Traçabilité du bois : un enjeu économique et environnemental
La traçabilité est au cœur de la lutte contre l’exploitation illégale. Elle permet de suivre le parcours du bois depuis la coupe jusqu’au marché final. Grâce à des systèmes numériques et des codes-barres, certaines entreprises gabonaises peuvent retracer chaque grume. Cependant, près de 35 % du bois exporté du Gabon échappe encore à tout contrôle officiel, selon un rapport récent du programme FLEGT (Forest Law Enforcement, Governance and Trade).
L’enjeu est double. Préserver la biodiversité exceptionnelle du Gabon et garantir une concurrence loyale pour les acteurs économiques respectueux des règles. Le pays exporte chaque année plus de 1,2 million de mètres cubes de bois vers l’Europe et l’Asie, et jusqu’à 25 % de ce volume pourrait provenir de sources illégales.
Traçabilité des acteurs : savoir qui fait quoi
Au-delà du bois, identifier les acteurs de la filière est essentiel. Les exploitants forestiers, transporteurs et commerçants doivent être enregistrés et contrôlés régulièrement. Au Gabon, le lancement de plateformes numériques centralisant ces informations permet une meilleure responsabilisation et une sanction plus efficace des comportements illégaux.
Pourtant, la fraude et la corruption restent des obstacles majeurs. Certains acteurs falsifient des documents ou contournent les systèmes numériques. Selon la Banque mondiale, seulement 48 % des agents forestiers gabonais ont reçu une formation complète sur la traçabilité et la réglementation. Ce qui limite l’efficacité du contrôle.
Formation et renforcement des capacités : une nécessité urgente
Former les acteurs de la filière est un levier stratégique pour améliorer la gouvernance et la traçabilité. Des programmes existent, mais leur couverture reste limitée. Des sessions sur la gestion durable des forêts, la réglementation et l’utilisation des outils numériques sont nécessaires pour atteindre une réelle efficacité.
Les ONG locales jouent un rôle crucial. Dans certains villages du Woleu-Ntem et de l’Ogooué-Lolo, plus de 250 habitants ont été formés au cours des deux dernières années à l’identification des essences légales et à la documentation obligatoire. Ces initiatives contribuent non seulement à la préservation des forêts, mais aussi à la création d’emplois et à la valorisation du bois légal.
Les activités illégales persistent malgré les efforts
Malgré ces initiatives, de nombreuses activités restent illégales. La coupe clandestine, le braconnage et le commerce non déclaré continuent d’alimenter le marché parallèle. Les experts estiment que les pertes économiques liées à l’exploitation illégale du bois au Gabon peuvent atteindre près de 200 millions d’euros par an.
Les solutions sont connues. Renforcer la gouvernance, améliorer la traçabilité du bois et des acteurs, former les professionnels et sensibiliser les communautés locales. Tant que ces conditions ne seront pas réunies, les forêts gabonaises continueront de payer un lourd tribut à l’illégalité, menaçant la richesse écologique et économique du pays.