EST-IL RÉELLEMENT PARTI D’UVIRA ?
À Uvira, dans l’est de la République démocratique du Congo, le bruit des armes n’a pas totalement cessé. Alors que l’AFC/M23 affirme avoir quitté la ville depuis la mi-décembre, des combats se poursuivent dans les environs et une administration parallèle se met progressivement en place. Une situation qui interroge sur la réalité du retrait du mouvement rebelle et sur l’évolution de ses modes de contrôle.
Des combats aux portes de la ville
Mardi 30 décembre au matin, des crépitements de balles ont de nouveau été signalés aux abords d’Uvira, chef-lieu stratégique du Sud-Kivu, situé sur les rives du lac Tanganyika. Depuis trois jours, des tirs sont entendus dans plusieurs zones au sud de la ville, notamment vers Makobola, à une vingtaine de kilomètres, un secteur passé sous contrôle de groupes pro-FARDC.
Ces affrontements provoquent de nouveaux mouvements de population. Des habitants des localités rurales fuient les combats et tentent de rejoindre Uvira pour s’y réfugier, malgré l’insécurité persistante. La ville, qui compte environ 500 000 habitants, reste ainsi au cœur d’une instabilité militaire et politique, même après l’annonce officielle du retrait de l’AFC/M23.
Un retrait annoncé, mais partiel
L’AFC/M23 avait déclaré avoir quitté Uvira entre les 17 et 18 décembre. Près de deux semaines plus tard, la situation sur le terrain apparaît plus nuancée. Si le gros des effectifs combattants a effectivement quitté la ville, plusieurs sources concordantes indiquent que certains cadres du mouvement sont toujours présents.
Surtout, le départ militaire ne s’est pas accompagné d’un retour de l’autorité de l’État congolais. L’armée régulière (FARDC) et les combattants Wazalendo, alliés des forces gouvernementales, ne sont pas revenus dans la ville. Une absence que l’AFC/M23 assume pleinement : le mouvement affirme ne vouloir ni du retour des FARDC ni de celui des Wazalendo à Uvira.
Cette situation crée un vide institutionnel que le groupe armé semble s’employer à combler par d’autres moyens.
L’installation d’une administration parallèle
Sur le terrain, une administration parallèle commence à prendre forme. Dans plusieurs quartiers d’Uvira, des « animateurs » ont été installés. Présentés comme des responsables civils intérimaires, ils sont chargés de certaines tâches administratives et de la gestion quotidienne, selon des informations recueillies localement.
Pour l’AFC/M23, cette organisation serait temporaire. Des dirigeants du mouvement expliquent qu’il s’agit d’une solution d’attente, en prévision de l’arrivée d’une « force neutre », comme le mouvement l’a déjà demandé ces dernières semaines. En attendant, l’objectif affiché est d’éviter le chaos et de maintenir un minimum de fonctionnement administratif.
Mais pour de nombreux observateurs, cette démarche ressemble davantage à une prise de contrôle politique indirecte qu’à une simple mesure transitoire. En installant des relais civils, le mouvement maintient son influence sans afficher une occupation militaire frontale.
« Local defence » : une sécurité sans uniforme officiel
Sur le plan sécuritaire, la présence de personnes vêtues de noir est régulièrement signalée dans la ville. L’AFC/M23 les désigne comme des membres de la « local defence ». Selon le mouvement, il s’agit de civils et de cadres ayant suivi une formation idéologique, chargés d’assurer la sécurité de la population.
Certains de ces éléments sont armés, même si l’AFC/M23 insiste sur le fait qu’il ne s’agit ni de son armée ni de sa police. « Il y a environ 500 000 habitants à Uvira, on ne peut pas les sécuriser avec des bâtons », explique un cadre du mouvement, justifiant ainsi la présence d’hommes armés.
Des habitants rapportent également la circulation de véhicules identifiés comme appartenant à l’AFC/M23, surtout tôt le matin et en soirée. Autant d’éléments qui renforcent l’impression d’un contrôle toujours actif, bien que moins visible.
Une stratégie déjà éprouvée dans l’est de la RDC
La situation d’Uvira n’est pas sans rappeler d’autres épisodes du conflit dans l’est de la RDC. Par le passé, plusieurs groupes armés ont eu recours à des administrations parallèles pour asseoir leur autorité sur des territoires conquis ou disputés.
Ce mode de gouvernance permet de lever des taxes, d’organiser la justice locale ou de contrôler les mouvements de population, tout en évitant les coûts politiques et militaires d’une occupation déclarée. Pour l’AFC/M23, cette stratégie pourrait répondre à un double objectif : conserver une influence locale tout en limitant les pressions internationales liées à une présence armée directe.
Une condamnation ferme de l’Union africaine
Face à cette évolution, la réaction internationale ne s’est pas fait attendre. Lundi 29 décembre, le Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine s’est réuni pour examiner la situation dans l’est de la RDC.
Le président de la Commission de l’Union africaine, Mahmoud Ali Youssouf, a rappelé que le respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale des États membres constitue un principe « non négociable ». Il a condamné la prise d’Uvira par l’AFC/M23, qu’il considère comme une violation du cadre de Doha et de l’Accord de Washington.
Le Conseil a appelé au retrait immédiat de toutes les forces extérieures, à la mise en œuvre intégrale de la résolution 2773 du Conseil de sécurité des Nations unies, et a rejeté toute tentative d’instauration d’administrations parallèles sur le territoire congolais.
Le M23 est-il vraiment parti ?
Au-delà des déclarations officielles, la situation d’Uvira pose une question centrale : l’AFC/M23 a-t-il réellement quitté la ville ou a-t-il simplement changé de mode d’occupation ?
En se retirant partiellement sur le plan militaire tout en conservant des relais civils et sécuritaires, le mouvement semble privilégier une présence plus diffuse, mais tout aussi efficace. Pour la population, cette ambiguïté se traduit par une incertitude persistante : qui détient réellement le pouvoir, et pour combien de temps ?
Dans un contexte où les combats se poursuivent aux abords de la ville et où aucune solution politique durable ne se dessine clairement, Uvira apparaît comme un symbole des contradictions du conflit à l’est de la RDC.