SEPTIÈME MANDAT DE 5 ANS
Quatre décennies au pouvoir entre stabilité revendiquée et dérive autoritaire
Le président ougandais Yoweri Museveni devrait, selon toute attente, prolonger son règne déjà long de près de quarante ans à la tête de l’Ouganda à l’issue de l’élection présidentielle qui sera organisée ce jeudi 15 janvier. Âgé de 81 ans, l’ancien chef rebelle, arrivé au pouvoir en 1986 après avoir renversé Milton Obote, brigue un septième mandat dans un climat politique électrique, marqué par des violences contre l’opposition et de vives inquiétudes sur le respect des libertés démocratiques.
Face à sept candidats, dont son principal rival Bobi Wine, figure de proue d’une jeunesse exaspérée par le chômage et la corruption, Yoweri Museveni affirme vouloir « protéger les acquis de la paix et de la stabilité ». Mais ce discours se heurte à un bilan contrasté, fait à la fois de réussites indéniables et de dérives autoritaires persistantes.
D’un étudiant militant à chef rebelle
Né en 1944 à Ntungamo, dans le sud-ouest de l’Ouganda, au sein d’une famille aisée, Yoweri Museveni appartient à la génération qui a vu naître l’État ougandais indépendant en 1962. Après des études en sciences et en économie à l’université de Dar es-Salaam, en Tanzanie, il s’engage très tôt dans le militantisme politique. Proche de Milton Obote, père de l’indépendance, il s’oppose farouchement au régime du dictateur Idi Amin Dada, arrivé au pouvoir par un coup d’État en 1971.
Contraint à l’exil en Tanzanie, Museveni fonde le Front for National Salvation (Fronasa), un mouvement armé d’inspiration marxiste. La chute d’Idi Amin en 1979, provoquée par l’intervention de l’armée tanzanienne, ne met toutefois pas fin à l’instabilité. Battu lors de l’élection présidentielle de 1980, Museveni refuse le verdict des urnes et prend les armes à la tête du Mouvement de résistance nationale (NRM). Six ans plus tard, il renverse Milton Obote et s’impose comme l’homme fort du pays.
La stabilisation du pays et les succès économiques
L’un des principaux acquis de Yoweri Museveni reste la stabilisation de l’Ouganda après des décennies de chaos politique et de violences. À son arrivée au pouvoir, le pays est exsangue. Il restaure l’autorité de l’État, réorganise l’armée et met fin à plusieurs conflits internes, notamment en neutralisant en 2006 la guérilla de l’Armée de résistance du Seigneur (LRA), responsable de crimes massifs dans le nord du pays.
Sur le plan économique, Museveni opère un virage stratégique très important. Abandonnant progressivement son discours marxiste, il se rapproche des pays occidentaux et devient un allié du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale. Les réformes libérales, bien que controversées, permettent une croissance soutenue dans les années 1990 et 2000, une réduction relative de la pauvreté et une amélioration de certains indicateurs sociaux, notamment dans l’éducation primaire et la santé.
Un acteur géopolitique clé en Afrique de l’Est
Sur la scène régionale, Yoweri Museveni s’impose comme un acteur incontournable. Il joue un rôle majeur dans la stabilisation de l’Afrique de l’Est, soutenant Paul Kagame lors de la fin du génocide des Tutsi au Rwanda et déployant des troupes ougandaises en Somalie, au Soudan du Sud, en République démocratique du Congo et en Guinée équatoriale.
Cette implication militaire, souvent justifiée au nom de la lutte contre le terrorisme et de la coopération régionale, lui vaut le soutien durable des puissances occidentales, malgré les critiques récurrentes sur les droits de l’homme. Plus récemment, Museveni s’est attiré l’attention de l’ancien président américain Donald Trump en acceptant d’accueillir des ressortissants de pays tiers expulsés des États-Unis.
La longévité politique et la manipulation constitutionnelle
Mais cette longévité exceptionnelle au pouvoir constitue aussi le cœur des critiques. Pour rester président, Yoweri Museveni a modifié la Constitution à deux reprises : en 2005, pour supprimer la limitation du nombre de mandats, puis en 2017, pour lever la limite d’âge présidentielle. Ces révisions ont profondément fragilisé l’État de droit et nourri l’accusation d’un pouvoir personnalisé et verrouillé.
Depuis 1996, toutes les élections présidentielles ont été remportées par Museveni avec des scores confortables, souvent supérieurs à 60 %. Mais chacune d’entre elles a été marquée par des accusations de fraudes, d’intimidations et de répression de l’opposition.
Bobi Wine et la colère de la jeunesse
L’émergence de Bobi Wine, de son vrai nom Robert Kyagulanyi, symbolise la rupture générationnelle. Ancien chanteur devenu député, il a obtenu 35 % des voix en 2021 en mobilisant une jeunesse majoritaire dans un pays où plus de 70 % de la population a moins de 30 ans.
La campagne actuelle, comme celle de 2021, est émaillée de violences : usage de gaz lacrymogènes, tirs à balles réelles, arrestations massives. Au moins une personne a été tuée et des centaines ont été arrêtées. Bobi Wine dénonce une « dictature » et promet de lutter contre une corruption endémique qui gangrène l’administration et freine l’emploi des jeunes.
Répression, droits humains et dérives idéologiques
Les manquements de Yoweri Museveni sont particulièrement criants en matière de droits humains. L’ONU dénonce un climat de répression systématique contre l’opposition, les médias et la société civile. Depuis 2022, plusieurs lois restreignant l’activité des ONG, la liberté numérique et l’expression politique ont été adoptées pour « réduire au silence les voix dissidentes ».
Sur le plan sociétal, Museveni s’est illustré par des positions extrêmement conservatrices. Converti au pentecôtisme dans les années 2000, il fait adopter en 2014 l’une des lois les plus répressives au monde contre les personnes LGBTQIA, criminalisant lourdement l’homosexualité. Ces choix ont valu à l’Ouganda une condamnation internationale et ont terni son image.
La question de la succession et l’ombre du népotisme
L'ascension politique de son fils, Muhoozi Kainerugaba, ancien commandant en chef de l’armée, alimente les soupçons de népotisme et de préparation d’une succession dynastique. Cette stratégie fragilise davantage la cohésion nationale et alimente les tensions internes au sein même du pouvoir.
Un règne à l’heure du bilan
À l’aube d’un probable septième mandat, Yoweri Museveni apparaît comme un dirigeant paradoxal : artisan de la stabilité et du redressement économique de l’Ouganda, mais aussi symbole d’un pouvoir figé, répressif et déconnecté des aspirations d’une jeunesse nombreuse et frustrée.