POURQUOI ROULE-T-ON TROP VITE ?
Au Gabon, la vitesse excessive n’est plus seulement une infraction au Code de la route. Elle est devenue, pour certains automobilistes, un récit de bravoure, une performance racontée avec fierté, parfois même avec jubilation. Dans les bars, sur les réseaux sociaux ou au détour d’une conversation, les témoignages se ressemblent et se répondent. « J’ai fait Libreville–Lambaréné en 2 heures 30 », « Fougamou–Mouila en 30 minutes », « Libreville–Oyem en 5 heures ». À écouter ces récits, la route nationale se transforme en piste de course, le compteur devient un adversaire à vaincre et la prudence, une option superflue.
La route devient un terrain de démonstration
Ces récits d’exploits routiers circulent sans gêne. Ils sont souvent racontés avec le sourire, parfois avec emphase. « J’ai terminé le compteur », lâche l’un. « J’ai appuyé sur l’accélérateur, sur le champignon », ajoute un autre. Les mots sont forts, imagés, presque héroïques. L’automobiliste se décrit en maître absolu de la machine, roulant « qu’en 4e et en 5e le plus de temps possible », doublant « tous les véhicules » sur son passage.
Dans ces histoires, la vitesse n’est pas un danger. Elle est un trophée social. Elle donne le sentiment d’être au-dessus des autres, plus habile, plus audacieux, plus puissant. Le conducteur ne se contente pas d’arriver à destination. Il domine la route, impose son rythme, écrase le temps.
Le sentiment trompeur de toute-puissance
Derrière ces récits se cache une sensation bien connue des spécialistes. L’illusion de contrôle. À grande vitesse, certains conducteurs décrivent un sentiment de puissance, une élévation de force, une adrénaline qui efface la peur et brouille le jugement. Le moteur rugit, la voiture répond, la route semble s’ouvrir. Tout paraît possible.
Mais cette impression est trompeuse. Plus la vitesse augmente, plus la marge d’erreur se réduit. Un animal qui traverse, un nid-de-poule, un véhicule lent mal anticipé, un virage sous-estimé. A 140, 160 ou 180 km/h, la moindre seconde d’inattention devient fatale. Ce que la vitesse donne en sensations, elle le reprend en sécurité.
Des routes pas faites pour la course
Les routes gabonaises, pour la plupart, ne sont pas conçues pour ces excès. Si certains axes sont relativement praticables, beaucoup présentent des défauts bien connus. Chaussées dégradées, signalisation insuffisante, éclairage absent, animaux errants, piétons imprévisibles. À cela s’ajoutent les conditions climatiques, notamment la pluie, qui transforme l’asphalte en piège glissant.
Rouler à vive allure dans ces conditions relève moins de la maîtrise que de la prise de risque brute. Pourtant, dans l’imaginaire de certains conducteurs, la route nationale devient un espace de liberté totale, où la vitesse est une revanche sur l’ennui, la lenteur administrative et les contraintes du quotidien.
Quand la performance efface la réalité humaine
Dans ces récits de vitesse, une chose frappe. L’absence quasi totale des autres usagers. Les piétons, les motards, les chauffeurs de taxi, les familles en déplacement disparaissent du tableau. Ils deviennent des obstacles à dépasser, des silhouettes floues dans le rétroviseur.
Pourtant, ce sont eux qui paient souvent le prix fort. Les statistiques d’accidents de la route au Gabon rappellent régulièrement que la vitesse excessive figure parmi les principales causes de mortalité routière. Chaque dépassement hasardeux, chaque virage pris trop vite, chaque freinage tardif peut se solder par un drame irréversible.
Une culture de l’impunité persistante
Si ces comportements perdurent, c’est aussi parce qu’ils s’inscrivent dans un sentiment d’impunité. Les contrôles de vitesse restent rares sur certains axes, les radars quasi inexistants, et les sanctions inégalement appliquées. Dans ce contexte, la transgression devient banale, presque normale.
Certains automobilistes savent qu’ils ont peu de chances d’être interpellés. Cette certitude alimente l’audace, voire la provocation. On roule vite parce qu’on peut, parce que personne ne regarde, parce que la route semble vide et longue. Jusqu’au jour où elle ne pardonne plus.
Le récit héroïque face au silence des victimes
Ce qui choque, c’est le contraste entre la fierté des récits et le silence des victimes. On parle peu de ceux qui ne sont jamais arrivés à destination, de ceux dont le trajet s’est arrêté brutalement contre un arbre, un camion ou un ravin. Leurs histoires ne sont pas racontées dans les mêmes cercles, avec la même légèreté.
La vitesse fait du bruit quand elle triomphe, mais elle tue dans le silence quand elle échoue. Et dans ce silence, il y a des familles brisées, des vies écourtées, des avenirs fauchés pour quelques minutes gagnées.
1 928 accidents de la route en 2024
Les données récentes de la Direction générale de la Sécurité routière indiquent que le Gabon a enregistré 1 928 accidents de la route en 2024, contre 2 056 en 2023, soit une baisse d’environ 7 % en un an, reflétant les efforts de prévention et de contrôle renforcés par l’État. Malgré cette amélioration, la situation reste préoccupante, car chaque accident représente encore des blessures graves et des pertes humaines.
Gagner du temps, perdre le sens
Faire Libreville–Lambaréné en 2 heures 30 peut impressionner. Mais que gagne-t-on réellement ? Quelques dizaines de minutes, parfois une heure. En échange, on mise sa vie, celle de ses passagers et celle des autres. Le calcul est brutal, déséquilibré.
La route n’est pas un circuit fermé. Elle est un espace partagé, traversé par des réalités humaines multiples. La réduire à un terrain d’exploits mécaniques, c’est oublier sa fonction première. Relier des vies, pas les mettre en danger.
Repenser le rapport à la vitesse
Le débat sur l’excès de vitesse au Gabon ne peut se limiter à la répression. Il interroge notre rapport collectif au temps, à la réussite et à la virilité routière. Pourquoi la vitesse fascine-t-elle autant ? Pourquoi être rapide devient-il une preuve de valeur ?
Tant que la vitesse sera considérée comme un signe de puissance et non comme un facteur de risque, les récits d’exploits continueront de circuler. Et avec eux, les drames.
La route comme miroir de nos choix
Au final, l’excès de vitesse révèle plus qu’un simple comportement routier. Il est le miroir d’un rapport désinvolte aux règles, d’une quête de sensations fortes et d’une banalisation du danger. Chaque fois qu’un conducteur appuie « sur le champignon », il fait un choix. Un choix dont les conséquences peuvent être définitives.
La route gabonaise mérite mieux que ces démonstrations de force. Elle mérite du respect, de la patience et surtout, de la responsabilité.