LA BOMBE À RETARDEMENT BUDGÉTAIRE
Le chiffre est vertigineux. 93,25 %. C’est la proportion des marchés publics passés de gré à gré au cours du dernier exercice budgétaire, selon les autorités gabonaises. Autrement dit, près de la totalité des contrats publics ont été attribués sans appel d’offres.
Dans le même temps, le coût réel de la commande publique pour 2026 est estimé à 3 321,5 milliards de FCFA. Un montant colossal, qui représente l’essentiel des investissements de l’État. Routes, ponts, hôpitaux, écoles, bâtiments administratifs, équipements stratégiques.
À court et à moyen terme, quelles peuvent être les conséquences d’un tel déséquilibre entre mise en concurrence et gré à gré ? La question dépasse le simple débat technique. Elle touche au cœur du modèle économique et de la crédibilité du pays.
Une facture qui peut exploser
À court terme, le premier risque est financier. La mise en concurrence permet en principe de faire jouer les prix. Les entreprises soumissionnent, proposent leurs meilleures offres et l’État choisit la plus avantageuse. Lorsque 93,25 % des marchés échappent à ce mécanisme, la pression concurrentielle disparaît.
Le résultat est d'avoir des coûts plus élevés
Même une légère majoration des prix ( 5 % ou 10 %), appliquée à 3 321,5 milliards de FCFA représente des centaines de milliards supplémentaires. Une dérive budgétaire de 10 %, par exemple, signifierait plus de 300 milliards de FCFA de surcoût potentiel. Dans un contexte où les finances publiques sont sous tension, de réduction du train de vie l’Etat et de récession économique, ce n’est pas un détail.
L’effet domino sur la dette
Si les dépenses d’investissement augmentent sans gains réels en efficacité, l’État peut être contraint de recourir davantage à l’emprunt. À court terme, cela peut passer inaperçu. Les chantiers avancent, les annonces se multiplient, les projets se lancent. Mais à moyen terme, l’accumulation de dettes fragilise la trajectoire budgétaire. Une hausse du service de la dette signifie moins de marges pour financer la santé, l’éducation ou les programmes sociaux. La commande publique, censée stimuler la croissance, peut alors devenir un poids.
Le risque de travaux de mauvaise qualité
La concurrence ne sert pas seulement à faire baisser les prix. Elle favorise aussi la qualité. Lorsqu’un marché est attribué sans appel d’offres, le contrôle technique et financier doit être d’autant plus rigoureux. Faute de quoi, le pays s’expose à des infrastructures livrées en retard, mal exécutées ou nécessitant des réparations prématurées. À court terme, cela se traduit par des retards dans les projets. À moyen terme, cela engendre des coûts supplémentaires. Réhabilitation, maintenance, contentieux. Les citoyens, eux, voient des routes qui se dégradent rapidement, des bâtiments publics inachevés, des équipements qui tombent en panne.
Un climat de suspicion généralisée
Lorsque près de 94 % des marchés publics sont attribués sans appel d’offres, le soupçon devient presque automatique. Même en l’absence de preuves d’irrégularités, l’opinion publique peut interpréter cette situation comme un manque de transparence. Dans un monde où les classements internationaux, notamment ceux publiés par Transparency International, influencent l’image des pays, la perception compte presque autant que la réalité. À court terme, cela alimente les débats sur les réseaux sociaux et dans les médias. À moyen terme, cela peut entamer la confiance des investisseurs et des partenaires financiers. Or, la confiance est une monnaie invisible mais essentielle.
Les entreprises locales sous pression
Un système dominé par le gré à gré peut créer un sentiment d’exclusion chez certaines entreprises. Dans un appel d’offres ouvert, toute société remplissant les critères peut soumissionner. Dans un système où les contrats sont attribués directement, l’accès dépend davantage des relations que de la compétitivité perçue. À court terme, cela décourage des PME locales. À moyen terme, cela freine la diversification économique. Moins d’entreprises bénéficient des grands projets, moins l’économie se structure. Le tissu entrepreneurial national risque alors de se concentrer autour d’un nombre restreint d’acteurs, avec un impact direct sur l’emploi.
Une perte d’efficacité économique
La commande publique est l’un des principaux moteurs de l’économie gabonaise. Elle injecte des milliards dans le circuit national, crée de l’activité, soutient les secteurs du BTP, des services, de l’ingénierie. Mais si ces 3 321,5 milliards de FCFA ne sont pas dépensés de manière optimale, le multiplicateur économique s’affaiblit. À court terme, l’impact peut sembler positif : des chantiers sont lancés, des paiements sont effectués. À moyen terme, si les projets ne génèrent pas les retombées attendues, amélioration de la productivité, attractivité du territoire, réduction des coûts logistiques, la croissance reste fragile. L’investissement devient alors une dépense sans transformation réelle.
La crédibilité internationale en jeu
Les partenaires techniques et financiers observent de près la gouvernance des marchés publics. Les agences de notation, les bailleurs de fonds, les investisseurs privés scrutent la transparence et la rigueur des procédures. Un recours massif au gré à gré peut être interprété comme un signal de faiblesse institutionnelle. À court terme, cela peut compliquer certaines négociations. À moyen terme, cela peut renchérir le coût du financement extérieur, si le pays est perçu comme plus risqué. La réputation d’un État se construit sur la constance et la cohérence de ses pratiques.
Le risque politique
Au-delà des chiffres, la question de la politique budgétaire du Gabon se pose avec acuité. Dans un contexte où les attentes sociales sont fortes, emploi, régularisations administratives massives des agents publics, pouvoir d’achat, infrastructures modernes, la gestion de 3 321,5 milliards de FCFA devient un test majeur pour les autorités. À court terme, les critiques peuvent se multiplier. À moyen terme, si les résultats concrets ne sont pas visibles, la défiance peut s’installer durablement. Or, la confiance entre gouvernants et gouvernés est fragile. Elle se gagne lentement, mais se perd rapidement.
Peut-on inverser la tendance ?
Les conséquences évoquées ne sont pas une fatalité. Elles dépendent de la capacité des autorités à renforcer les mécanismes de contrôle et de transparence.
Publier systématiquement les marchés attribués.
Justifier clairement chaque recours au gré à gré.
Renforcer les audits indépendants.
Sanctionner les irrégularités.
Ces mesures peuvent atténuer les risques à court terme et restaurer la confiance à moyen terme.
Un moment très important
Le chiffre de 93,25 % restera comme un marqueur. Il force le débat, interpelle et divise. Avec 3 321,5 milliards de FCFA en jeu, la commande publique n’est pas qu’une ligne budgétaire. Elle est le reflet d’un choix de gouvernance. À court terme, les conséquences peuvent être budgétaires et réputationnelles. À moyen terme, elles peuvent devenir structurelles : dette accrue, infrastructures fragiles, climat d’affaires détérioré. La question n’est plus de savoir si le sujet mérite débat. Il est déjà au centre des conversations. La véritable question. Le Gabon transformera-t-il ces milliards en levier de développement durable, ou en gâchis financier ?