LIBREVILLE, CAPITALE SALE: OÙ PASSE L'ARGENT DU NETTOYAGE ?
Libreville. À l’aube, quand la brume marine s’accroche encore aux quartiers populaires et que les premiers taxis sillonnent les artères principales, la capitale gabonaise croule déjà sous le poids de ses propres déchets. Des montagnes d’ordures jonchent les trottoirs, envahissent les caniveaux et transforment certains carrefours en décharges à ciel ouvert. À qui la faute ? Et surtout, où passe l’argent censé garantir la propreté urbaine ?
Une capitale submergée par les immondices
Du PK5 à Nzeng-Ayong, en passant par Akébé et Derrière la prison, le constat est le même : des sacs éventrés, des bouteilles plastiques à même le sol, des eaux stagnantes aux odeurs insoutenables. Selon des estimations municipales datant de 2024, Libreville produit près de 700 tonnes de déchets par jour, mais à peine 60 % seraient effectivement collectés. Le reste s’accumule, au fil des heures et des jours, dans une indifférence apparente.
Dans certains quartiers périphériques, les habitants affirment ne pas avoir vu un camion de ramassage depuis plus de deux semaines. « Nous vivons dans un environnement piteux, indigne d’une capitale », déplore Mireille, mère de trois enfants à Mindoubé. « Nos enfants tombent malades, les moustiques prolifèrent, et personne ne vient nettoyer. »
Des budgets conséquents, mais peu visibles
Pourtant, sur le papier, les moyens existent. Le budget alloué à la gestion des déchets urbains à Libreville est estimé à plus de 18 milliards de FCFA par an, incluant la collecte, le transport et le traitement des ordures. À cela s’ajoutent des contrats signés avec des entreprises privées, parfois internationales, censées moderniser le système.
Alors, comment expliquer un tel décalage entre les fonds engagés et la réalité observée sur le terrain ?
Des experts pointent du doigt une gestion opaque et un manque de suivi rigoureux. « Il y a une fuite évidente dans la chaîne de gestion », explique un économiste local. « Entre les allocations budgétaires, les marchés publics et l’exécution des prestations, une partie des ressources semble se volatiliser. »
Des prestataires contestés
Au cœur du système, les sociétés de collecte sont régulièrement mises en cause. Certaines, en charge de zones entières de la capitale, ne respecteraient pas les fréquences de passage prévues dans leurs contrats. Résultat. Les bacs débordent, les immondices s’accumulent, et les populations se retrouvent livrées à elles-mêmes.
En 2025, un audit interne aurait révélé que près de 30 % des équipements de collecte étaient hors service, faute d’entretien ou de renouvellement. Camions en panne, manque de carburant, personnel insuffisant. Les défaillances logistiques s’additionnent.
« Comment peut-on parler de salubrité quand les outils de base ne fonctionnent pas ? » s’interroge un agent municipal sous couvert d’anonymat.
Une responsabilité partagée
Si les autorités et les prestataires sont largement critiqués, les comportements des citoyens ne sont pas non plus exempts de reproches. Dépôts sauvages, incivisme, absence de tri. Autant de pratiques qui aggravent la situation.
Dans plusieurs quartiers, des habitants continuent de jeter leurs déchets dans les caniveaux, contribuant à leur obstruction. Lors des fortes pluies, ces canaux bouchés provoquent des inondations, accentuant encore les risques sanitaires.
« Il faut aussi éduquer la population », insiste un responsable associatif. « La propreté d’une ville est une responsabilité collective. »
Des conséquences sanitaires alarmantes
Au-delà de l’image dégradée de la capitale, la crise des déchets pose un véritable problème de santé publique. Les centres de santé signalent en permanence des cas de paludisme, de diarrhées et d’infections respiratoires, notamment dans les zones les plus touchées.
Selon le ministère de la Santé, les maladies liées à l’insalubrité représenteraient près de 25 % des consultations dans certains dispensaires de Libreville. Une situation qui pourrait empirer si rien n’est fait rapidement.
Où passe réellement l’argent ?
La question qui brûle toutes les lèvres est de savoir Où passe réellement l’argent ? Plusieurs organisations de la société civile réclament plus de transparence dans la gestion des fonds publics destinés à la propreté urbaine. Elles demandent la publication détaillée des contrats, des dépenses et des résultats.
« Les citoyens ont le droit de savoir comment leur argent est utilisé », martèle un activiste. « Tant qu’il n’y aura pas de reddition des comptes, les mêmes problèmes persisteront. »
Certains observateurs évoquent également des pratiques de surfacturation ou des marchés attribués sans véritable concurrence. Des soupçons qui, s’ils étaient confirmés, expliqueraient en partie l’inefficacité du système actuel.
Des pistes de solutions
Face à cette situation préoccupante, des solutions existent. Plusieurs villes africaines ont réussi à améliorer leur gestion des déchets grâce à des approches innovantes. Partenariats public-privé mieux encadrés, implication des communautés locales, développement du recyclage.
À Libreville, des initiatives citoyennes commencent à émerger. Des jeunes s’organisent pour nettoyer leurs quartiers, sensibiliser leurs voisins et promouvoir des comportements responsables. Mais ces efforts restent insuffisants sans un engagement fort des autorités.
Une urgence nationale
Libreville, vitrine du Gabon, ne peut continuer à offrir ce visage dégradé. Au-delà de l’esthétique, c’est une question de dignité, de santé et de gouvernance.
Ayant vu Libreville évoluer au fil des décennies, les Gabonais affirment que la situation actuelle est l’une des plus préoccupantes que la capitale gabonaise ait connues. La capitale mérite mieux que ces amas d’ordures qui ternissent son image et empoisonnent le quotidien de ses habitants.
Il est temps que les responsables rendent des comptes, que les fonds soient utilisés à bon escient, et que chacun prenne sa part de responsabilité. Car une ville propre n’est pas un luxe. C’est un droit fondamental.