DIVERSIFICATION ÉCONOMIQUE : LE GABON ACCÉLÈRE SA SORTIE DE LA DÉPENDANCE PÉTROLIÈRE
Longtemps tributaire de l’or noir, qui représentait encore entre 23 % et 24 % du produit intérieur brut en 2023, le Gabon s’engage désormais avec méthode vers une transformation structurelle. L’ambition est de bâtir une économie résiliente, souveraine et diversifiée, capable de soutenir une croissance hors pétrole projetée à 9,2 % à l’horizon 2026.
Une dépendance pétrolière en recul progressif
Les chiffres récents traduisent déjà une inflexion. Selon les estimations de la Banque mondiale, la part du pétrole dans le PIB est passée de 38 % en 2010 à 24 % en 2023, avec un objectif officiel de descendre sous la barre des 20 % d’ici 2026. Dans le même temps, la croissance globale du pays s’est établie à 2,4 % en 2023, avant d’atteindre 3,1 % en 2024, d’après le FMI, avec une projection à 7,9 % en 2026 tirée essentiellement par le secteur hors hydrocarbures.
Cette dynamique est également perceptible dans les finances publiques. La BEAC indique que les recettes pétrolières, qui représentaient encore 55 % des recettes budgétaires en 2022, ont reculé à 47 % en 2024, signe d’une diversification progressive des sources de revenus. En parallèle, la dette publique est maîtrisée autour de 56 % du PIB en 2025, contre 63 % en 2021, témoignant d’un effort de discipline budgétaire.
Industrialisation et mines : le pari de la transformation locale
Le cœur de la stratégie gabonaise repose sur la transformation locale des matières premières. Dans le secteur minier, le pays mise sur ses ressources abondantes en manganèse et en fer. La production de manganèse a atteint 10,2 millions de tonnes en 2024, contre 8,7 millions en 2022, consolidant la position du Gabon comme deuxième producteur mondial.
Le projet de fer de Belinga, longtemps resté en sommeil, connaît une relance stratégique avec des investissements estimés à 1,5 milliard de dollars en 2025, selon la BAD. Par ailleurs, le projet de Baniaka s’inscrit dans la même logique d’exploitation intégrée.
L’État a fortement augmenté ses ambitions dans ce secteur. Le budget alloué aux mines a connu une hausse spectaculaire de +1390 % entre 2024 et 2026, traduisant une volonté politique assumée. L’objectif est d’atteindre une contribution du secteur minier de 12 % du PIB en 2026, contre 6 % en 2023.
Dans le même esprit, le projet de gaz naturel liquéfié (GNL) de Port-Gentil, dont la mise en œuvre est prévue pour 2026, vise à valoriser localement les ressources gazières. Ce projet pourrait générer plus de 500 millions de dollars de revenus annuels dès sa phase initiale.
BTP et infrastructures : le socle de la transformation
Le secteur du BTP joue un rôle moteur dans cette transition. En 2024, il a enregistré une croissance remarquable de 48 %, portée par les grands projets d’infrastructures. Ce dynamisme se traduit par une contribution accrue au PIB, estimée à 9 % en 2025, contre 6,5 % en 2022.
Parmi les projets emblématiques figurent la Cité Émeraude, qui mobilise des investissements de l’ordre de 250 milliards de FCFA, ainsi que la modernisation du réseau ferroviaire, dont le coût est estimé à 600 millions de dollars. Ces infrastructures sont essentielles pour fluidifier les échanges internes et renforcer l’attractivité du territoire.
Le gouvernement prévoit également d’augmenter les dépenses d’infrastructures à 8,5 % du PIB en 2026, contre 5,8 % en 2023, selon les projections de la BAD. Cet effort massif vise à combler le déficit structurel en équipements et à soutenir l’industrialisation.
Agriculture et filière bois : vers une souveraineté productive
Autre pilier stratégique : l’agriculture et la transformation du bois. Depuis l’interdiction d’exporter les grumes en 2010, le Gabon a progressivement structuré une filière bois locale. En 2024, 72 % du bois produit était transformé localement, contre 40 % en 2015, selon les données du ministère des Eaux et Forêts.
Le secteur contribue désormais à 5,5 % du PIB, avec une ambition de 8 % en 2026. Cette montée en puissance s’accompagne de la création d’emplois. Près de 28 000 emplois directs ont été recensés en 2024 dans la filière bois.
Sur le plan agricole, le Fonds stratégique agricole (FSA), adossé au FGIS, a mobilisé plus de 120 milliards de FCFA entre 2023 et 2025 pour soutenir les filières vivrières et agro-industrielles. L’objectif est de réduire les importations alimentaires, qui représentent encore 60 % de la consommation nationale en 2023, à 45 % en 2026.
La production locale de denrées stratégiques, comme le manioc et le riz, a déjà progressé de +18 % entre 2023 et 2025, selon la FAO.
Le rôle clé du FGIS dans le financement
Le Fonds Gabonais d’Investissements Stratégiques (FGIS) s’impose comme l’architecte financier de cette transformation. Doté d’actifs estimés à 2,4 milliards de dollars en 2024, il a mis en place plusieurs fonds sectoriels dédiés à l’agriculture, aux infrastructures et à l’industrie.
Entre 2023 et 2025, le FGIS a engagé plus de 800 millions de dollars dans des projets structurants, avec un effet de levier permettant de mobiliser près de 2 milliards de dollars d’investissements privés.
Cette stratégie de financement innovante vise à réduire la dépendance aux financements extérieurs tout en attirant des partenaires internationaux.
Des résultats encourageants, mais des défis persistants
Les premiers résultats sont indéniables. Le secteur hors pétrole représente désormais 64 % du PIB en 2025, contre 58 % en 2020, signe d’un rééquilibrage progressif de l’économie.
Cependant, les défis restent nombreux. La gouvernance demeure un enjeu central. Le FMI souligne la nécessité d’améliorer la transparence et l’efficacité de la dépense publique. De même, la transformation locale nécessite des investissements massifs en formation et en transfert de compétences.
L’accès au financement pour les PME reste limité, malgré les efforts du FGIS. Par ailleurs, la logistique et les coûts de transport continuent de peser sur la compétitivité des produits locaux.
Une trajectoire vers la souveraineté économique
Au-delà des chiffres, c’est une nouvelle vision qui se dessine. Le Gabon ne veut plus seulement extraire et exporter, mais transformer, produire et créer de la valeur sur son sol. Cette ambition, longtemps évoquée, commence enfin à se concrétiser.
Si les objectifs sont atteints, le pays pourrait afficher une croissance hors pétrole de 9,2 % en 2026, avec une économie plus équilibrée et résiliente. Le défi est immense, mais les fondations sont posées.
Le pays traverse une mutation silencieuse mais profonde. Le Gabon est en train de tourner une page, non sans difficultés, mais avec une détermination qui mérite d’être saluée. Pour la première fois depuis longtemps, le pays semble tenir le cap d’une véritable souveraineté économique.