tvplusafrique

Economie

LE GABON PEUT-IL RÉELLEMENT EXPORTER SES PRODUITS AGRICOLES VIVRIERS VERS LE CAMEROUN ?

LE GABON PEUT-IL RÉELLEMENT EXPORTER SES PRODUITS AGRICOLES VIVRIERS VERS LE CAMEROUN ?
Exportation agricole Gabon vers Cameroun défis coûts transformation opportunités réalistes

Parler aujourd’hui d’exportation de produits vivriers gabonais vers le Cameroun revient à questionner un paradoxe. Pendant des décennies, l’imaginaire collectif en Afrique centrale a consacré le Cameroun comme le grenier de la sous-région, tandis que le Gabon apparaissait comme un importateur structurel, dépendant de ses voisins pour nourrir sa population. Pourtant, les lignes commencent à bouger, lentement, parfois contradictoirement.


Malgré les ambitions affichées, la situation de l’agriculture gabonaise n’est pas reluisante. Le Gabon importe encore entre 60 et 80 pour cent de ses besoins alimentaires, pour une facture annuelle oscillant entre 250 et 300 milliards de FCFA. Dans ces conditions, envisager l’exportation de manioc ou de banane plantain vers le Cameroun relève presque de la provocation intellectuelle. Mais c’est précisément dans cette tension entre dépendance et ambition que se joue l’avenir agricole du pays.


Une souveraineté alimentaire encore fragile


Le premier obstacle est évident. Le Gabon ne produit pas encore suffisamment pour lui-même. L’agriculture ne représente qu’environ 5 pour cent du PIB, un chiffre révélateur d’un secteur longtemps marginalisé au profit des industries extractives.


Le manioc, aliment de base, reste insuffisant face à la demande nationale croissante. Même constat pour la banane plantain, dont la consommation atteint environ 108 kilogrammes par habitant et par an, mais dont une large part provient encore des importations, notamment du Cameroun.


Dans ce contexte, la priorité reste la substitution aux importations. Le gouvernement vise une autosuffisance alimentaire de 50 pour cent d’ici 2027. Tant que cet objectif n’est pas atteint, toute stratégie d’exportation massive de vivriers apparaît prématurée.


Le pari du Plan GRAINE et ses limites


Lancé avec ambition, le programme GRAINE devait transformer le paysage agricole gabonais. En partenariat avec Olam, il visait à structurer les filières, moderniser les exploitations et créer des zones de production intensives.


Le bilan est négatif. La première phase, entre 2014 et 2018, a été critiquée pour son coût élevé et son efficacité limitée. Les problèmes de gouvernance, le manque d’infrastructures et surtout le coût de la main-d’œuvre ont freiné les résultats.


Aujourd’hui, une nouvelle dynamique est engagée avec le programme Gabon Vert 2025-2030, qui prévoit 45 milliards de FCFA d’investissements pour augmenter la production vivrière de 40 pour cent. Si ces efforts aboutissent, ils pourraient générer des excédents, condition indispensable pour envisager l’exportation.


La question centrale des coûts de production


C’est sans doute le nœud du problème. Le Gabon est structurellement moins compétitif que le Cameroun sur le plan des coûts.


Le salaire minimum gabonais est fixé à 150 000 FCFA par mois, contre environ 43 969 FCFA au Cameroun. Cela signifie qu’un producteur gabonais paie sa main-d’œuvre plus de trois fois plus cher. À cela s’ajoutent des coûts énergétiques élevés, avec une électricité autour de 100 FCFA par kilowattheure contre environ 66 FCFA au Cameroun, ainsi que des coûts d’eau supérieurs.


Dans ces conditions, produire du manioc ou de la banane plantain à bas prix pour concurrencer les producteurs camerounais relève d’un défi quasi insurmontable. Le produit brut gabonais sera presque toujours plus cher.


Le poids des infrastructures et de la logistique


Même si la production augmentait, encore faudrait-il acheminer les produits efficacement. Or, le réseau routier reliant les zones agricoles aux centres urbains, puis aux frontières, reste insuffisant.


Le corridor Libreville-Yaoundé est entravé par des routes parfois dégradées, mais aussi par des barrières non tarifaires. Les tracasseries administratives et les contrôles multiples augmentent les coûts et les délais.


Une étude indique que ces facteurs peuvent majorer les prix agricoles de 42 pour cent. Pour des produits périssables, cette situation est particulièrement problématique. Le temps de transport devient un facteur de perte de qualité, voire de destruction de valeur.


Un paradoxe commercial déjà en place


Malgré ces faiblesses, le Gabon a réussi un retournement inattendu dans ses échanges avec le Cameroun. Entre 2019 et 2023, il est devenu le premier fournisseur de ce pays au sein de la CEMAC, avec 143,9 milliards de FCFA d’exportations contre seulement 25,2 milliards d’importations.


Mais cette performance repose essentiellement sur des produits industriels, notamment l’huile de palme. En 2023, environ 50 000 tonnes ont été exportées vers le Cameroun, pour une valeur de plus de 55 millions de dollars.


Le vivrier, lui, reste marginal dans ces flux. Cela confirme une réalité fondamentale. Le Gabon exporte ce qu’il transforme, pas ce qu’il produit à l’état brut.


La clé de la transformation et de la valeur ajoutée


Face à l’impossibilité de rivaliser sur les prix du produit brut, le Gabon explore une autre voie. Celle de la transformation locale.


Le manioc, par exemple, peut être transformé en farine, en bâtons ou en produits semi-industriels. Ces produits sont plus faciles à transporter, moins périssables et surtout plus rémunérateurs.


Des initiatives émergent dans des zones comme Nkok ou le Haut-Ogooué, où des unités de transformation commencent à structurer la filière. L’objectif est de  capter plus de valeur et réduire l’impact du coût de la main-d’œuvre grâce à la mécanisation.


Cette stratégie s’inspire du succès du bois transformé, qui représente aujourd’hui une part importante des exportations gabonaises.


Les opportunités de la saisonnalité


Un autre levier existe, plus subtil mais potentiellement efficace. Celui de la complémentarité des calendriers agricoles.


Si le Gabon parvient à produire certains vivriers pendant les périodes de pénurie au Cameroun, il peut bénéficier de prix plus élevés. Dans ce cas, la compétitivité ne repose plus uniquement sur les coûts, mais sur la disponibilité.


Les produits maraîchers comme la tomate ou l’oignon pourraient s’inscrire dans cette logique. Produire en contre-saison permettrait de pénétrer le marché camerounais sans affronter directement sa production locale.


Miser sur la qualité et les niches


Enfin, le Gabon peut chercher à se différencier par la qualité. Produits biologiques, transformation artisanale améliorée, traçabilité sanitaire, autant d’éléments susceptibles de séduire une clientèle spécifique.


Plutôt que de viser les volumes, il s’agirait de cibler des segments de marché à forte valeur ajoutée. Épices, fruits séchés, produits transformés haut de gamme pourraient constituer des niches d’exportation crédibles.


Une ambition conditionnée par des réformes profondes


La Zone de Libre-Échange Continentale Africaine et les accords de la CEMAC offrent un cadre favorable. Mais sans simplification des procédures douanières et amélioration des infrastructures, ces accords resteront théoriques pour les petits producteurs.


Exporter du vivrier vers le Cameroun n’est pas impossible. Mais cela suppose une transformation profonde du modèle agricole gabonais.


À moyen et long terme, le Gabon ne peut pas rivaliser avec le Cameroun


À court terme, la réponse est claire. Le Gabon ne peut pas rivaliser avec le Cameroun sur le terrain du vivrier traditionnel. Les écarts de coûts, les déficits de production et les contraintes logistiques sont trop importants.


À moyen et long terme, en revanche, une fenêtre s’ouvre. Elle passe par la transformation locale, la mécanisation, la valorisation des niches et l’exploitation intelligente des cycles agricoles.


Le Gabon ne deviendra pas le grenier de la sous-région du jour au lendemain. Mais s’il joue correctement ses cartes, il peut progressivement s’imposer comme un acteur crédible, non pas sur la quantité, mais sur la valeur.

Par Pamphil

Top Articles