LE PANIER DE LA MÉNAGÈRE S’EFFONDRE
Au Gabon, les partis politiques semblent avoir retrouvé une énergie débordante. Congrès électifs, symposiums, déclarations publiques, conférences de presse, tournées provinciales, réunions stratégiques dans les sièges des formations politiques, guerres de leadership, bicéphalisme dans certains partis. Chaque semaine apporte son lot d’annonces et de rendez-vous politiques. Les micros crépitent, les salles se remplissent, les discours se succèdent.
Mais pendant que les états-majors s’agitent, une autre réalité, plus frappante et plus douloureuse, s’installe dans les foyers gabonais. Celle de la faim.
Le drame quotidien des ménages
Dans les quartiers populaires de Libreville, Port-Gentil, Franceville, Oyem ou Mouila, le panier de la ménagère ne cesse de perdre de sa substance. Les prix augmentent tandis que les revenus stagnent ou disparaissent.
Des familles qui, hier encore, prenaient trois repas par jour, peinent désormais à en assurer deux. D’autres n’en prennent qu’un seul. Certaines attendent le lendemain pour manger à nouveau.
Dans de nombreux foyers, le repas du soir se résume à un peu de riz blanc sans sauce, avalé avec de l’eau pour tromper la faim. D’autres se contentent d’une bouillie de gari, devenue l’alternative la moins coûteuse pour remplir un estomac vide. Des enfants grandissent avec pour seul repas quelques sardines séchées partagées entre plusieurs personnes.
La souffrance est discrète mais réelle. Elle ne fait pas les gros titres. Elle ne donne pas lieu à des conférences de presse. Pourtant, elle est présente dans chaque marché où les mères de famille négocient le moindre franc pour acheter une poignée de tomates ou quelques feuilles de manioc.
Les larmes invisibles des familles
La pauvreté a un visage. Celui de cette mère qui regarde ses enfants réclamer un repas qu’elle ne peut leur offrir. Celui de ce père de famille qui quitte la maison chaque matin sans savoir comment nourrir les siens le soir venu.
Dans certains quartiers, des parents préfèrent sauter eux-mêmes les repas afin que leurs enfants puissent manger. D’autres s’endettent auprès des voisins ou des commerçants du quartier pour obtenir quelques denrées de première nécessité.
Les témoignages se ressemblent et se multiplient. La viande de bœuf est devenue un luxe. Le poisson frais est souvent hors de portée. Les fruits disparaissent progressivement des tables modestes.
Pendant ce temps, les enfants vont à l’école le ventre vide. Certains peinent à suivre les cours faute d’avoir mangé. D’autres abandonnent progressivement leurs études pour aider leurs familles à survivre.
Une classe politique coupée des réalités
Alors que cette détresse gagne du terrain, le spectacle politique continue.
Les partis organisent des congrès aux budgets parfois impressionnants. Les conférences de presse se succèdent dans des hôtels climatisés. Les responsables politiques parcourent les provinces dans des convois de véhicules rutilants.
Les populations assistent à des démonstrations de puissance qui contrastent brutalement avec leur quotidien.
Comment expliquer à une mère qui nourrit cinq enfants avec une simple bouillie de gari que l’urgence nationale réside dans les querelles internes d’un parti politique ?
Comment convaincre un père au chômage que les batailles de leadership ou les rivalités liées au bicéphalisme constituent une priorité alors qu’il peine à acheter un kilogramme de riz ?
Les Gabonais observent. Ils voient des responsables politiques circuler dans de luxueuses voitures, entourés de collaborateurs. Ils voient les enveloppes distribuées lors de certaines rencontres politiques. Ils entendent parler de sacs remplis de billets de banque qui circuleraient dans les coulisses des grandes manœuvres partisanes.
Cette image alimente un profond sentiment d’injustice.
Les vraies urgences du pays
Le Gabon n’a pas seulement besoin de discours.
Le pays a besoin d’emplois. Il a besoin d’une baisse réelle du coût de la vie. Il a besoin de politiques efficaces pour soutenir l’agriculture locale, réduire la dépendance alimentaire et permettre aux familles de retrouver un minimum de dignité.
La question centrale n’est pas de savoir quel responsable contrôlera tel ou tel parti politique demain.
La question est de savoir comment permettre aux Gabonais de manger à leur faim aujourd’hui.
Dans les marchés, les commerçantes ne parlent pas de congrès. Elles parlent du prix du manioc, du poisson fumé, de l’huile, du sucre et du riz.
Dans les quartiers populaires, les jeunes ne débattent pas des motions politiques. Ils cherchent du travail.
Dans les villages, les populations attendent des routes, de l’électricité, de l’eau potable et des centres de santé fonctionnels.
Entendre le cri du peuple
La politique n’a de sens que lorsqu’elle améliore la vie des citoyens.
Or, de plus en plus de Gabonais ont le sentiment que leurs souffrances quotidiennes sont reléguées au second plan derrière les calculs électoraux, les ambitions personnelles et les luttes de pouvoir et de postes prestigieux.
Le contraste est devenu choquant. D’un côté, des salles de conférence pleines de responsables en costume. De l’autre, des familles qui comptent les grains de riz avant de préparer le repas.
D’un côté, des discours interminables sur l’avenir politique du pays. De l’autre, des enfants qui s’endorment le ventre vide.
Le peuple gabonais n’attend pas seulement des promesses. Il attend des actes.
Car aucune démocratie ne peut prospérer durablement lorsque ceux qui gouvernent ou aspirent à gouverner semblent plus préoccupés par leurs batailles internes que par la faim qui frappe une partie de leurs concitoyens.
Pendant que les partis politiques multiplient symposiums, congrès, tournées provinciales et conférences de presse, le panier de la ménagère continue de s’effondrer.
Au travers des calculs politiques, il y a des hommes, des femmes et des enfants qui, chaque soir, se demandent simplement ce qu’ils mangeront demain.