LIBÉRATION ÉPHÉMÈRE
« Libérez les trottoirs », une opération, pas un spectacle !
Il y a quelque chose de profondément révoltant dans ces scènes qui défigurent nos quartiers. Des voitures éventrées, des carcasses rouillées, des véhicules immobilisés sur des cales et des pièces mécaniques abandonnées à même la chaussée. Le trottoir, conçu pour protéger le piéton, devient un atelier à ciel ouvert. La route, destinée à la circulation, se transforme en parking de fortune. Et le citoyen, lui, est prié de contourner les épaves, quitte à risquer sa vie au milieu des automobiles.
Les opérations « Libérez les trottoirs » lancées par les autorités municipales de Libreville ont pourtant envoyé un signal. L’espace public n’appartient ni aux garagistes ni aux propriétaires de véhicules hors d’usage. Il appartient à tous.
Mais que vaut une opération de déguerpissement si, quelques jours après le passage des autorités, les mêmes emplacements retrouvent leurs carcasses et leurs véhicules en réparation ? Que penser de ces comportements qui consistent à déplacer provisoirement les épaves pour les ramener dès que la pression retombe ?
Si ces retours sont effectivement constatés sur le terrain, ils révèlent une réalité préoccupante. Certains professionnels semblent miser sur l'essoufflement des autorités plutôt que sur le respect des règles.
Huiles noires, détritus et caniveaux sacrifiés
Le problème ne se limite pas à l'occupation illégale des trottoirs. Il touche directement à la salubrité publique et à l'environnement.
Les huiles de vidange, les résidus mécaniques, les pneus usagés et les autres déchets automobiles ne peuvent être abandonnés n'importe où. Déversées sur le sol ou entraînées par les pluies, les huiles usagées peuvent contaminer les eaux et les sols. Quant aux pièces et aux détritus qui s'accumulent dans les caniveaux, ils contribuent à entraver l'écoulement des eaux pluviales et aggravent les risques d'inondation.
Pendant ce temps, les riverains subissent les nuisances, les odeurs, l'insalubrité et la dégradation de leur cadre de vie. Les piétons perdent leur passage, les automobilistes voient la chaussée rétrécie et les commerçants respectueux des règles doivent cohabiter avec un désordre qui pénalise tout le monde.
La mécanique automobile est un métier respectable. La transformation de l'espace public en dépotoir mécanique, elle, ne l'est pas.
Libreville, Akanda, Owendo, le même défi de discipline urbaine
La question dépasse les frontières de Libreville. À Akanda et dans la commune d'Owendo, l'existence éventuelle de garages occupant illégalement les trottoirs, les accotements ou la chaussée doit être établie par des constats récents et précis. Il serait irresponsable d'affirmer que toutes ces communes connaissent exactement les mêmes situations sans vérification sur place.
Aucune commune ne peut durablement améliorer son visage urbain si l'occupation anarchique de l'espace public est tolérée. Les autorités municipales concernées doivent donc identifier les sites problématiques, contrôler les installations et faire respecter les règles applicables, sans favoritisme ni traitement à géométrie variable.
Les opérations ponctuelles ne suffisent pas. Il faut des contrôles réguliers, un suivi des sites libérés et des mesures dissuasives contre les récidivistes, dans le respect des procédures légales.
L'impunité nourrit la récidive
Pourquoi certains garagistes persistent-ils malgré les avertissements, les descentes sur le terrain et les menaces d'amendes ? Parce qu'une partie d'entre eux peut finir par considérer ces interventions comme de simples contrariétés temporaires, plutôt que comme l'annonce d'une application durable de la loi.
Lorsque les avertissements ne sont pas suivis d'effets, la récidive devient tentante. Lorsque les épaves reviennent sans conséquence apparente, le mauvais exemple s'installe. Et lorsque l'occupation abusive semble plus rentable que le respect des règles, c'est toute l'autorité publique qui se trouve fragilisée.
Les pouvoirs publics doivent sortir de cette logique de communication sans lendemain. Les infractions constatées doivent être documentées, les mises en demeure suivies et les sanctions légalement prévues effectivement appliquées. Les véhicules hors d'usage doivent être orientés vers des lieux appropriés, tandis que les garagistes doivent être encouragés à exercer dans des espaces adaptés.
Les trottoirs ne sont pas des propriétés privées !
Il faut le dire sans détour. Le droit de travailler n'autorise personne à confisquer la rue. La nécessité de gagner sa vie ne justifie ni l'obstruction des caniveaux ni l'abandon de déchets polluants ni la mise en danger des piétons.
Les populations sont en droit d'exiger des quartiers propres, des trottoirs praticables et des chaussées dégagées. Elles n'ont pas à payer, par les nuisances et les risques quotidiens, le prix de l'indiscipline de quelques-uns.
La question qui doit désormais mobiliser les responsables municipaux est simple. Les trottoirs seront-ils réellement rendus aux citoyens, ou assistera-t-on encore au ballet des déguerpissements suivis du retour des épaves ?
Le temps des avertissements répétitifs doit céder la place à une politique de contrôle, de prévention et de sanctions proportionnées. Car une ville propre ne se construit pas uniquement à coups de bulldozers et de descentes médiatisées. Elle se construit dans la durée, par la fermeté des autorités et le civisme de chacun.
À Libreville, Akanda et Owendo, la rue n'est pas un garage gratuit. Le trottoir n'est pas un parking privé. Et la salubrité publique n'est pas une option.