LE GABON NE SE CONSTRUIRA PAS SANS UNE PRISE EN COMPTE DES PRINCIPES ÉTHIQUES ET DES PRATIQUES DE BONNE GOUVERNANCE.
LA BONNE GOUVERNANCE SOUS PERFUSION AU GABON : L’URGENCE D’UNE RECONFIGURATION AUTOUR DE L’ÉTHIQUE ET DE LA DÉONTOLOGIE
Depuis les années 1990, la bonne gouvernance s’est imposée comme un impératif politique et institutionnel pour les États africains, sous l’effet de la fin de la Guerre froide, des conditionnalités internationales et des demandes internes de légitimité démocratique. Dans ce contexte, elle émerge comme un paradigme structurant, prônant transparence, responsabilité, participation, efficacité administrative et primauté du droit.
Au Gabon, ce paradigme s’est progressivement imposé à travers des réformes constitutionnelles, la libéralisation politique, la création d’organes de contrôle et l’adoption de cadres juridiques inspirés des standards internationaux. Pourtant, plus de trois décennies plus tard, les principes de la bonne gouvernance peinent à s’enraciner durablement dans notre pays. En effet, la gouvernance gabonaise demeure marquée par la corruption, le clientélisme, la faiblesse des contre-pouvoirs et l’inefficacité des institutions publiques.
Cet article analyse les obstacles structurels et conjoncturels à la gouvernance publique gabonaise, en soulignant le rôle crucial que doivent jouer l’éthique et la déontologie pour refonder les pratiques administratives et restaurer la confiance citoyenne.
LES FONDEMENTS DE LA BONNE GOUVERNANCE
La bonne gouvernance renvoie à un ensemble de principes visant à assurer une gestion efficiente et responsable des affaires publiques. Les institutions internationales (Banque mondiale, Nations unies, UA…) la définissent autour de plusieurs principes :
La transparence : disponibilité et accessibilité de l’information, publication des décisions, clarté dans la gestion financière ;
La redevabilité : obligation pour les responsables publics de rendre compte de leurs actes, avec des mécanismes de sanctions ;
La participation citoyenne : implication des citoyens, des organisations de la société civile et des acteurs privés dans les processus de décision ;
La primauté du droit : indépendance judiciaire, égalité devant la loi, lutte contre l’impunité ;
L’efficacité administrative : capacité de l’État à mettre en œuvre les politiques publiques et à fournir des services de qualité.
Ces principes constituent un cadre normatif de référence, mais leur mise en œuvre dépend largement des capacités institutionnelles et du contexte politico-administratif de chaque pays.
Dans un contexte où des règles peuvent exister sans être respectées, l’éthique constitue une force intérieure qui guide l’agent public au-delà des obligations légales. La déontologie, quant à elle, encadre l’action de l’administration et participe de ce fait à la bonne gouvernance.
L’éthique publique renvoie aux valeurs, vertus et principes moraux guidant l’action publique. Elle implique : le respect du bien commun, l’intégrité personnelle, la probité dans la gestion des ressources, l’impartialité dans la prise de décision, la responsabilité morale du fonctionnaire envers la société.
La déontologie administrative correspond aux règles professionnelles guidant la conduite des agents publics : obligation de loyauté à l’État, devoir de réserve, respect hiérarchique, prévention des conflits d’intérêts, interdiction de la corruption et des pratiques frauduleuses.
Sans déontologie appliquée, les institutions demeurent vulnérables à la corruption, au favoritisme et au détournement de ressources.
LES DÉBOIRES DE LA BONNE GOUVERNANCE AU GABON
La transition démocratique du début des années 1990 a entraîné la reconnaissance du pluralisme politique, la montée d’une société civile dynamique et l’adoption de nouveaux textes juridiques. Toutefois, ces avancées formelles n’ont pas été accompagnées d’une transformation profonde des pratiques administratives et politiques.
– Les limites de la bonne gouvernance sous les régimes Bongo père et fils
Malgré les réformes institutionnelles, la gouvernance gabonaise s’est caractérisée par :
un clientélisme politique et une centralisation excessive du pouvoir ;
une faible transparence dans la gestion des ressources pétrolières, forestières et minières ;
la multiplication des scandales financiers (dont plusieurs sont aujourd’hui soumis à l’appréciation judiciaire) ;
l’insuffisance des organes de contrôle, souvent dépourvus de moyens ou de réelle autonomie ;
un manque de culture de reddition de comptes, relevé dès 2001 par Jean-Rémy Banstantsa dans son étude « Bonne gouvernance : utopie ou réalité ? ».
Cette période a installé durablement une logique de gouvernance patrimoniale, nourrissant au fil du temps les détournements massifs des deniers publics, le sentiment d’impunité, la précarité des citoyens et la détérioration de la cohésion sociale.
– La persistance des dysfonctionnements dans la gouvernance sous l’ère de la Transition
La transition militaire proclamée en 2023, malgré ses promesses de refondation, n’a pas entièrement tué les pratiques antérieures. Plusieurs cas d’irrégularités financières ont été rapportés dans des secteurs stratégiques (Gab’Oil, ARTF, CNAMGS, etc.).
Les sanctions se sont souvent limitées à des suspensions administratives, sans poursuites systématiques. Cette situation entretient l’idée que les délinquants financiers peuvent échapper à la loi, renforçant une culture d’impunité et un déficit de confiance envers les institutions.
On relève également la persistance de la corruption interne et la faiblesse des mécanismes disciplinaires déontologiques.
LES DÉFIS ACTUELS DE LA BONNE GOUVERNANCE AU GABON
Des années 1990 à nos jours, malgré le temps écoulé, le pays reste confronté à plusieurs problèmes persistants :
– Une corruption endémique
Selon Transparency International, le Gabon se classe 147e sur 180 pays dans l’Indice de Perception de la Corruption (2023).
Les rapports nationaux (Inspection générale des finances) indiquent 14 milliards de FCFA d’irrégularités financières pour la seule année 2022, tandis que la Cour des comptes a récemment lancé un signal alarmant sur la transparence et la sincérité des finances publiques avec 18,7 milliards de FCFA annoncés sans trace.
La Banque mondiale estime que la corruption coûte chaque année 3,5 points de PIB au pays.
– Faiblesse des capacités institutionnelles
Les évaluations de l’Indice Mo Ibrahim (IIAG) publiées en 2024 montrent une progression du Gabon dans certaines catégories (participation, inclusion, développement humain), mais un recul notable dans la catégorie Sécurité et État de droit, marqué par :
une indépendance judiciaire insuffisante ;
un manque de compétences au sein du pouvoir législatif ;
des administrations publiques sous-formées, sous-rémunérées et démotivées.
– Les limites de la société civile et des partis politiques
La société civile manque souvent de ressources, de structures solides et de présence en zones rurales.
Les partis politiques, quant à eux, peinent à articuler des visions claires et à mobiliser autour d’un projet de gouvernance.
– Dysfonctionnements sectoriels
Les scandales réguliers dans les secteurs financier, forestier (coupe illégale, pratiques opaques), minier et pétrolier (abattements fiscaux douteux) révèlent un déficit de contrôle, de transparence et de régulation.
– Une confiance citoyenne érodée
La dissolution du ministère de la Bonne Gouvernance en 2023 a renforcé les inquiétudes quant à la cohérence de la politique anticorruption.
Et les poursuites contre certains responsables de l’ancien régime ne suffisent pas à restaurer une confiance durable envers les institutions.
L’ÉTHIQUE ET LA DÉONTOLOGIE : DES LEVIERS INDISPENSABLES POUR UNE GOUVERNANCE RÉNOVÉE
Les défis du Gabon ne relèvent pas seulement de réformes techniques, mais aussi d’une refonte culturelle et morale. La bonne gouvernance doit reposer sur un écosystème éthique articulé autour de trois axes :
– Revaloriser l’éthique publique
Cela implique :
l’intégration de l’éthique dans la formation initiale et continue des agents (ENA, EPCA, écoles sectorielles) ;
l’instauration de chartes éthiques dans les administrations ;
la création de cellules d’intégrité dotées de référents éthiques ;
le renforcement de la culture du service public et du bien commun.
– Réhabiliter la déontologie administrative
Il s’agit :
d’appliquer strictement les règles disciplinaires ;
de sanctionner les manquements déontologiques (conflits d’intérêts, enrichissement illicite, favoritisme) ;
de rendre publiques les décisions disciplinaires pour renforcer l’exemplarité ;
d’instaurer un système de déclaration obligatoire des intérêts et du patrimoine.
– Un cadre juridique protecteur et dissuasif
Ce cadre nécessite :
le renforcement des organes de contrôle ;
la protection juridique des lanceurs d’alerte ;
des sanctions pénales systématiques pour les atteintes à l’intégrité publique ;
une indépendance accrue du pouvoir judiciaire.
CONCLUSION
Au-delà des réformes juridiques et institutionnelles, le véritable défi de la bonne gouvernance au Gabon réside dans l’instauration d’une culture publique fondée sur l’éthique, la probité et la déontologie. Sans intégrité des responsables publics, sans discipline professionnelle et sans exemplarité morale, aucune institution, même réformée, ne peut fonctionner efficacement.
La refondation de la gouvernance gabonaise exige :
une volonté politique constante,
une lutte ferme contre l’impunité,
un investissement massif dans l’éthique publique,
une responsabilisation des acteurs administratifs,
une participation citoyenne accrue.
Ce n’est qu’en plaçant l’éthique et la déontologie au centre de l’action publique que le Gabon pourra transformer ses ressources en développement, restaurer la confiance publique et instaurer un État véritablement au service des citoyens.
La reddition des comptes, l’éthique et la déontologie : des leviers indispensables pour une gouvernance rénovée.
La transparence par l’égalité à l’information (article 14 de la Constitution).
En grosso-modo, le Gabon ne se construira pas sans une prise en compte des principes éthiques et des pratiques de bonne gouvernance.
Aux termes des dispositions de l’article 40 de la Constitution gabonaise :
« L’État est tenu de promouvoir et de faire respecter la bonne gouvernance dans la gestion des affaires publiques, et de lutter contre la corruption, les détournements des deniers publics et les infractions assimilées. »