UNE FOIS DANS L’ANNÉE À NOËL
Au marché Mont-Bouët, dans le 3e arrondissement de Libreville, la circulation est dense et les étals regorgent de produits de toutes sortes. Mais au milieu de cette abondance, un constat s’impose : le bœuf est un luxe que peu de familles peuvent se permettre régulièrement. Un commerçant de viande de bœuf, affiche un large sourire derrière son étal bien garni. Pourtant, derrière ce sourire, se cache une réalité : pour nourrir une famille de six personnes avec du bœuf, le budget explose.
Le prix du bœuf et de la queue de bœuf
À Libreville, le prix du bœuf varie entre 4 500 et 5 000 Francs CFA le kilo, un coût considérable pour la majorité des ménages. La situation est encore plus critique pour certains morceaux très prisés, comme la queue de bœuf. Ce morceau, recherché pour sa tendreté et sa saveur, se vend à des prix encore plus élevés, rendant son achat quasi exceptionnel.
Pour une famille de six personnes, il faut compter au minimum 2 à 3 kilos de bœuf pour un repas copieux, ce qui revient entre 9 000 et 15 000 Francs CFA rien que pour une seule journée. Si l’on choisit de préparer un plat avec la fameuse queue de bœuf, la facture peut rapidement dépasser les 20 000 Francs CFA. Autant dire qu’il est impossible de consommer ce type de viande régulièrement.
« Selon moi, c'est cher. Mais comment faire autrement, puisque le bœuf vient de l'étranger ? Ce n'est pas du bœuf du Gabon. Cela vient du Cameroun. C'est difficile parce qu'il faut d'abord qu'on aille le chercher au nord du Cameroun, puis on doit dédouaner à Yaoundé avant que cela n'arrive ici au Gabon », explique un commerçant, conscient des contraintes logistiques qui justifient en partie ces prix.
Volaille et légumes : des alternatives abordables
Face à cette flambée des prix, la majorité des Gabonais se tournent vers des alternatives plus abordables. La volaille, notamment le poulet importé, est nettement moins chère et peut être consommée régulièrement tout au long de l’année. Pour nourrir une famille de six personnes avec du poulet, le budget ne dépasse pas 6 000 à 8 000 Francs CFA, soit presque deux fois moins que le bœuf.
Les légumes aussi sont accessibles et permettent de composer des repas nutritifs sans grever le budget. Tomates, carottes, ignames ou bananes semi-mûres, tout est disponible à des prix raisonnables, même dans les périodes de fêtes. Quant au poisson, notamment la boîte maquerelle, elle reste largement moins chère que le bœuf et constitue une alternative viable pour varier les repas de manière régulière. Une boîte maquerelle suffit pour compléter un repas familial et peut être achetée tous les mois sans problème.
« Impossible de manger régulièrement du bœuf dans l’année comme la volaille ou les légumes », résume une femme mariée, avec un mélange de pragmatisme et de résignation.
La folie des fêtes : Noël, moment privilégié pour le bœuf
En décembre, la donne change légèrement. C’est la période où toutes les familles veulent se faire plaisir. Les ventes de bœuf connaissent un pic notable. Oucéni se réjouit : « C'est la période où tous les clients mangent de viande. En décembre, on sait qu'on aura des clients. Il y a de l'espoir »
Trois rayons plus loin, la situation est inverse pour Amidou, vendeur de poulet surgelé. La clientèle habituelle se détourne de lui au profit du bœuf. « Nous, on est en baisse. Le poulet baisse. Il y a que la viande qui se vende en ce moment, ils ont trop mangé de poulet. Comme c'est la fête, ils veulent manger la viande. On attend que la fête se termine. Les ventes de poulet vont repartir comme d'habitude », analyse-t-il, résigné mais réaliste.
La vente du poulet baisse
Pour de nombreuses familles gabonaises, la viande de bœuf devient donc un symbole de fête et de plaisir exceptionnel. Raïssa, par exemple, a choisi de se faire plaisir pour Noël : « On en mange tous les jours. On essaie de changer un peu du poulet. La viande de bœuf une fois dans l'année, ça nous fera plaisir », explique-t-elle avec enthousiasme.
Héléna Josée, mère de huit enfants, imagine déjà le menu : « Je vais le faire bouillir avant de mettre la pâte d'arachide pour finir avec une bonne banane semi-mûre. Puis on va passer à table. Ce serait fantastique, du bon bœuf bien fait à la pâte d'arachide », détaille-t-elle, visiblement ravie à l’idée des effluves qui vont se répandre dans la maison. Elle s’amuse même à penser à ses voisins : « Cela va attirer le voisinage »
Le bœuf, un luxe importé
Le prix élevé du bœuf ne s’explique pas uniquement par la demande. La provenance joue un rôle majeur. La majorité du bœuf consommé au Gabon est importé du Cameroun. Entre le transport, le dédouanement et les coûts logistiques, la facture grimpe inévitablement. C’est pourquoi le bœuf reste un produit de luxe, réservé aux occasions spéciales et inaccessible pour la consommation quotidienne.
Même les morceaux moins prisés, comme les abats ou la viande de seconde catégorie, sont plus chers que d’autres sources de protéines disponibles localement. La queue de bœuf, morceau emblématique et apprécié pour les plats mijotés, reste particulièrement coûteuse et symbolise parfaitement ce luxe éphémère.
Des repas abordables tout au long de l’année
Pour le reste de l’année, les familles gabonaises s’organisent avec des produits plus accessibles. La volaille importée, le poisson fumé et parfois frais et les légumes sont les piliers de l’alimentation quotidienne. Un repas familial équilibré peut être préparé avec du poulet, du poisson et des légumes pour un budget largement inférieur à celui nécessaire pour le bœuf.
Même la boîte maquerelle est un choix populaire : nutritive, abordable et facile à préparer, elle permet de diversifier les repas et d’éviter la monotonie. Avec un budget maîtrisé, il est possible de manger de la protéine chaque mois sans se ruiner.
Ainsi, manger du bœuf au Gabon reste un luxe réservé aux occasions festives. Les familles s’adaptent, et la créativité culinaire devient essentielle pour composer des repas savoureux et variés avec un budget limité.
Le bœuf, un plaisir rare
Au marché central Mont-Bouët, la scène se répète chaque année : le sourire de commerçants comme Oucéni, l’attente de clients prêts à dépenser pour un festin, et la résignation des vendeurs de poulet surgelé comme Amidou. Le bœuf, et plus encore la queue de bœuf, symbolisent le plaisir exceptionnel, un produit que l’on savoure une fois par an plutôt que quotidiennement.
Pour les familles gabonaises, la leçon est : mieux vaut manger régulièrement de la volaille, du poisson et des légumes abordables que de rêver à des repas quotidiens de bœuf, inaccessibles financièrement. Noël devient ainsi un moment privilégié où la viande rouge retrouve sa place sur les tables, entourée de l’abondance de légumes, de pâtes d’arachide et de bananes semi-mûres, pour le bonheur de tous les membres de la famille.
Il y a une vingtaine d’années
Il y a une vingtaine d’années, à Libreville, le bœuf occupait une place centrale dans l’alimentation quotidienne. Parmi les morceaux les plus prisés, la queue de bœuf bénéficiait d’une popularité particulière. Les familles en consommaient régulièrement, presque tout au long de l’année, et les prix étaient alors très accessibles. Le kilogramme de bœuf coûtait moins de 2 000 francs CFA, ce qui permettait aux ménages de se régaler sans mettre leur budget en difficulté. Ce morceau de viande, savoureux et nourrissant, accompagnait de nombreux plats traditionnels, et sa préparation faisait souvent l’objet de moments conviviaux en famille. La disponibilité et le prix abordable de la viande rendaient possible un équilibre entre plaisir culinaire et gestion des dépenses domestiques.
Aujourd’hui, cette époque semble appartenir au passé. La viande de bœuf est devenue trop chère. Les familles doivent désormais faire des choix plus difficiles et se tourner vers des alternatives moins coûteuses. La consommation régulière de queue de bœuf est devenue un luxe pour beaucoup, et les souvenirs de ces repas généreux et accessibles suscitent une certaine nostalgie.