RÉTICENCES PERSISTANTES
Au Gabon, les structures hospitalières font régulièrement face à une pénurie de poches de sang. Accidents de la route, complications lors des accouchements, interventions chirurgicales, maladies chroniques. Les besoins sont constants. Pourtant, le don de sang reste insuffisant pour couvrir la demande nationale. Malgré les campagnes de sensibilisation organisées par le Centre national de transfusion sanguine (CNTS) et d’autres acteurs de la santé, les collectes peinent à mobiliser durablement les citoyens. Entre croyances, peurs et manque d’information, les réticences demeurent fortes dans une partie de la population gabonaise.
Une peur persistante de l’affaiblissement
Dans l’imaginaire collectif, donner son sang est souvent associé à une perte de vitalité. Beaucoup de Gabonais estiment qu’en donnant leur sang, ils s’exposent à un affaiblissement physique durable. Cette crainte est particulièrement répandue chez les personnes âgées, mais aussi chez certains jeunes adultes.
« Si je donne mon sang, je vais tomber malade », entend-on fréquemment dans les discussions. Cette idée repose davantage sur des perceptions que sur des données scientifiques. Les professionnels de santé rappellent pourtant que le volume de sang prélevé est strictement contrôlé et que l’organisme humain est capable de le régénérer rapidement.
Malgré cela, la peur persiste. Elle est alimentée par des témoignages isolés, parfois exagérés, relayés dans les quartiers ou sur les réseaux sociaux. Le manque d’explications claires et continues renforce cette méfiance.
Les croyances culturelles et spirituelles
Au Gabon, comme dans plusieurs sociétés africaines, le sang possède une dimension symbolique forte. Il est souvent perçu comme le siège de la vie, de la force et parfois même de l’âme. Dans certaines communautés, donner son sang peut être interprété comme un acte risqué sur le plan spirituel.
Des rumeurs circulent régulièrement, évoquant des usages occultes du sang collecté. Ces discours, bien que non fondés, trouvent un écho auprès d’une frange de la population déjà méfiante vis-à-vis des institutions publiques.
Certains leaders communautaires ou religieux encouragent le don de sang comme un acte de solidarité. D’autres, en revanche, entretiennent une prudence qui freine l’engagement. Cette dimension culturelle pèse lourdement sur la mobilisation.
La méfiance envers le système de santé
Un autre facteur majeur de réticence réside dans la confiance limitée accordée au système de santé. Des scandales liés à la gestion hospitalière ou des difficultés d’accès aux soins ont fragilisé l’image des structures publiques.
Certains citoyens s’interrogent. Le sang donné est-il bien conservé ? Est-il utilisé de manière transparente ? Les donneurs bénéficient-ils d’un suivi médical adéquat ? Cette méfiance n’est pas toujours exprimée ouvertement, mais elle se traduit par une faible participation volontaire. Beaucoup préfèrent donner leur sang uniquement lorsqu’un proche est hospitalisé et en a besoin. Le don volontaire et régulier reste marginal.
Le manque de culture du don bénévole
Contrairement à d’autres pays où le don de sang est intégré dans les habitudes citoyennes, au Gabon, cette pratique n’est pas encore ancrée dans la culture collective. Dans les écoles, les universités et les entreprises, les campagnes de sensibilisation existent mais restent ponctuelles. Elles ne suffisent pas toujours à instaurer une dynamique durable. Le don est souvent perçu comme un acte exceptionnel, lié à une urgence, plutôt que comme un engagement citoyen régulier. Cette absence de culture du don bénévole limite la constitution de banques de sang stables et suffisantes.
Les contraintes pratiques et logistiques
Au-delà des peurs et des croyances, des obstacles plus concrets freinent également le don de sang. Les centres de collecte ne sont pas toujours accessibles, notamment dans les zones rurales ou éloignées des grandes villes comme Libreville. Les horaires d’ouverture peuvent ne pas convenir aux travailleurs. Certains estiment que la procédure est longue ou contraignante. D’autres redoutent les examens médicaux préalables. Le manque de communication claire sur le déroulement du don entretient ces appréhensions. Beaucoup ignorent les étapes précises. Entretien médical, test rapide, prélèvement, collation après le don. Cette méconnaissance alimente l’hésitation.
Une solidarité pourtant bien réelle
Malgré ces réticences, la solidarité n’est pas absente. Lors de drames collectifs ou d’appels urgents lancés par les hôpitaux, la mobilisation peut être importante. Des files d’attente se forment parfois devant les centres de transfusion. Ces élans démontrent que la population est capable de se mobiliser lorsqu’elle se sent directement concernée. Le défi consiste donc à transformer ces réactions ponctuelles en engagement régulier. Les associations de jeunes, les ONG et certains groupes confessionnels jouent un rôle croissant dans la promotion du don de sang. Ils organisent des collectes mobiles et sensibilisent sur les réseaux sociaux.
Le rôle clé de la sensibilisation
Les professionnels de santé insistent sur la nécessité d’une communication continue et adaptée. Informer ne suffit pas ; il faut convaincre, rassurer et dialoguer. Des campagnes plus ciblées pourraient permettre de déconstruire les mythes et d’expliquer les bénéfices du don, tant pour les receveurs que pour les donneurs. Mettre en avant des témoignages positifs, montrer le parcours du sang jusqu’au patient, valoriser les donneurs réguliers : autant de pistes pour renforcer la confiance. L’implication des leaders d’opinion, des artistes et des personnalités publiques pourrait également contribuer à normaliser le geste.
Vers un changement progressif des mentalités ?
Le Gabon fait face à un défi majeur. Assurer l’autosuffisance en produits sanguins pour répondre aux besoins nationaux. Les réticences des Gabonais ne sont pas insurmontables, mais elles exigent un travail patient et structuré. Au-delà des peurs et des croyances, le don de sang demeure un acte simple, encadré et vital. Chaque poche collectée peut sauver plusieurs vies. Changer les mentalités prendra du temps. Mais en renforçant la transparence, en multipliant les campagnes éducatives et en rapprochant les centres de collecte des populations, le pays pourrait progressivement bâtir une véritable culture du don. Car au final, donner son sang, c’est offrir une chance de survie à un inconnu. Et c’est peut-être là que réside la selotion. Transformer un geste perçu comme risqué en un acte reconnu comme profondément solidaire.