LA GRANDE IMPOSTURE
Au Gabon, le sport se joue souvent à huis clos. Pas dans les stades. Pas dans les gymnases. Mais dans des salons privés. Dans des chambres transformées en “sièges”. Dans des ordinateurs personnels érigés en secrétariats généraux.
Le constat est brutal. Dérangeant. Explosif. Des fédérations sportives existent sur le papier. À peine. Dans les faits, elles sont des coquilles vides. Des structures sans murs, sans comptes, sans compétitions réelles. Des fédérations fantômes. Et la liste est longue.
Des disciplines sans maison
Football, volley-ball, karaté, arts martiaux, taekwondo, handball, basket-ball, boxe, cyclisme, judo, aikido, full contact, kick boxing, athlétisme, escrime, tonfa. À première vue, le paysage sportif gabonais semble riche. Varié. Dense. La réalité est glaçante. Beaucoup de ces fédérations n’ont pas de siège. Pas d’adresse officielle. Pas de bureau identifiable. Le siège ? C’est l’ordinateur personnel du président. Les archives ? Dans un disque dur privé. Les réunions ? Dans une chambre au domicile du dirigeant. Le sport national se gère entre quatre murs. Sans témoin. Sans contrôle.
Zéro compte. Zéro trace. Zéro transparence.
Une fédération sérieuse a un compte bancaire. Une boîte email officielle. Un numéro de téléphone institutionnel. Des états financiers. Des rapports d’activités. Ici, rien. Pas de compte en banque. Pas de boîte mail officielle. Pas de groupe WhatsApp institutionnel. Pas de traçabilité comptable. Pas de compte rendu d’activités.
Le téléphone de la fédération ? C’est le téléphone personnel du président.
Les rares “preuves” d’existence ? Quelques coupures de presse. Des photos isolées. Des communiqués sporadiques. Pas de banque de données. Pas d’archives structurées. Pas de transparence. Comment parler de gouvernance sportive dans ces conditions ?
Compétitions : fiction ou mise en scène ?
Les compétitions sont censées être le cœur d’une fédération. Championnats nationaux. Coupes. Tournois. Calendriers officiels. Mais dans plusieurs disciplines, tennis de table, natation, golf, wushu, maracana, rugby, beach soccer, football féminin, les compétitions sont rares. Parfois quasi inexistantes. Quand elles ont lieu, elles ressemblent à des événements ponctuels. Sans suivi. Sans classement structuré. Sans continuité.Pas de championnat national régulier.Pas de saison structurée.Pas de statistiques officielles.
Comment détecter les talents ?
Comment préparer les sélections nationales ? omment prétendre à des ambitions continentales ? On ne construit pas une élite sur du vide.
Des fédérations hors-la-loi
Les athlètes vont tricher. Les éducateurs vont frauder. Les arbitres vont falsifier les résultats. Le malaise devient plus profond encore. Total. Il fait froid dans le dos. Certaines structures ne sont pas légalement constituées. Dossier incomplet. Absence de reconnaissance juridique formelle. Statuts inexistants ou introuvables. Pas de règlement intérieur. Aucune liste officielle des membres du bureau directeur. Pas de procès-verbal d’assemblée générale constitutive. Pas d’assemblées générales électives depuis des années.
Les mandats sont parfois expirés depuis plusieurs mois. Parfois plusieurs années.
Et pourtant, les mêmes dirigeants continuent de signer. De représenter. De parler au nom des disciplines. Sur quelle base légale ? Des ligues et des clubs… de papier. Une fédération digne de ce nom repose sur des ligues régionales solides. Des clubs actifs. Des pratiquants licenciés. Des entraîneurs formés. Mais dans plusieurs cas, les ligues sont fictives. Les clubs inexistants ou purement déclaratifs.Des noms apparaissent dans des documents. Mais sur le terrain ? Aucun entraînement régulier. Aucun championnat local. Aucun encadrement structuré.
On parle de clubs qui ne possèdent ni terrain, ni salle, ni bureau, ni effectif réel
Du sport sans sportifs. Du management sans base. Pas de projets. Pas de vision. Une fédération devrait porter une stratégie. Développement des jeunes. Formation des cadres techniques. Détection des talents. Partenariats. Recherche de financements.
Ici, rien
Pas de plan quadriennal. Pas de feuille de route. Pas de programme de formation. Pas de stratégie marketing. On gère l’instant. On improvise. On survit. Le sport devient une posture. Un titre. Une carte de visite.
Silence des assemblées
Dans une organisation saine, l’assemblée générale est le cœur démocratique. Elle valide les bilans. Élise les dirigeants. Oriente les politiques. Dans plusieurs fédérations, aucune assemblée générale élective depuis des années. Aucune réunion statutaire. Aucun débat. Aucun vote. La gouvernance devient personnelle. Fermée. Verticale.
Le président décide. Les autres exécutent. Ou se taisent.
L’impact sur les athlètes. Une génération sacrifiée. Ce vide institutionnel a un prix. Les athlètes s’entraînent sans cadre. Sans compétition régulière. Sans visibilité. Sans suivi médical structuré. Sans soutien financier. Beaucoup financent eux-mêmes leurs déplacements. Leur équipement. Leur préparation.
Comment rivaliser avec les autres nations africaines dans ces conditions ?
On exige des médailles. On réclame des performances. Mais on ne construit rien. Le talent seul ne suffit pas. Le paradoxe des subventions. La question qui dérange.
Où vont les éventuelles subventions publiques ou aides internationales ?
Sans compte bancaire officiel, sans traçabilité, sans rapport d’activité publié, la gestion devient opaque. Le manque de transparence alimente la suspicion et ouvre la voie aux détournements de l’argent public. La suspicion nourrit la défiance. La défiance tue la crédibilité. Et sans crédibilité, aucun partenaire sérieux ne s’engage.
Le sport pris en otage
Au fond, ce n’est pas qu’un problème administratif. C’est un problème moral. Le sport gabonais semble pris en otage par des structures qui existent pour exister. Pas pour développer. Des titres sans actions. Des fonctions sans obligations.
Des fédérations sans ligue véritable. Le danger est immense. À force d’inaction, le pays s’exclut progressivement des standards internationaux. Les fédérations continentales et mondiales exigent des statuts clairs, des élections régulières, des rapports financiers. Le monde avance. Le Gabon stagne.
L’urgence d’un électrochoc
Il faut un audit. Global. Indépendant. Transparent. Il faut vérifier l’existence légale de chaque fédération. Examiner les statuts. Contrôler les mandats. Exiger des comptes. Il faut imposer :
– un siège officiel déclaré,
– un compte bancaire institutionnel,
– une adresse email professionnelle,
– des assemblées générales régulières,
– des rapports d’activités annuels publiés,
– des compétitions nationales structurées.
Sans cela, le sport restera une façade
Participer à des compétitions sans même passer par les qualifications
Les compétitions africaines ou régionales ? On y participe sans même passer par les qualifications. Pas de parcours mérité. Pas de sélection transparente. Juste des invitations venues de l’étranger. Parfois, il s’agit de tournois obscurs, de niveau très faible, organisés loin des standards officiels. L’objectif n’est pas la performance. Le résultat importe peu. L’essentiel, c’est le voyage. Billets payés par l’État gabonais. Missions présentées comme officielles. Sur place, certains en profitent pour faire des achats, soigner leur image, entretenir un réseau. Au retour, ces déplacements servent à légitimer un mandat contesté et à maintenir en vie une fédération en réalité fictive.
Reconstruire ou continuer à être la risée
Le Gabon a du talent. De la jeunesse. De l’énergie. Mais le talent sans structure s’évapore.
Il est temps de choisir. Réformer ou continuer dans la fiction. Professionnaliser ou sombrer dans l’illusion. Bâtir ou regarder les autres gagner. Le sport n’est pas un décor. C’est un levier de cohésion sociale. Un outil d’influence. Un facteur de fierté nationale. Mais sans fondations solides, aucun édifice ne tient. Aujourd’hui, la question n’est plus de savoir si le problème existe. Il est visible. Documenté. Connu des acteurs. La vraie question est plus simple. Plus brutale. Qui aura le courage de mettre fin aux fédérations fantômes ?