LE CHÔMAGE DES DIPLÔMÉS, PARADOXE D’UN PAYS RICHE EN RESSOURCES NATURELLES
Dans un pays doté d’importantes ressources naturelles, pétrole, gaz, minerais, terres agricoles, la logique voudrait que la richesse du sous-sol et du sol se traduise par d’immenses opportunités d’emploi pour sa jeunesse. Pourtant, le chômage des diplômés fait des ravages au Gabon. Chaque année, des milliers de jeunes sortent des universités et des grandes écoles avec un diplôme en poche, mais il n'y aucun emploi à trouver correspondant à leur qualification. Ce paradoxe interroge. omment un pays riche peut-il laisser une partie importante de ses compétences intellectuelles inexploitées ?
Selon des estimations récentes, le taux de chômage des jeunes dépasse souvent les 30 % - 35% ou plus, et il est encore plus élevé chez les diplômés de l’enseignement supérieur. Dans certaines filières, près d’un diplômé sur trois reste sans emploi deux ans au moins après l’obtention de son diplôme. Une situation qui alimente frustration, précarité et parfois tentation de l’émigration.
Une inadéquation persistante entre formation et emploi
Au cœur du problème se trouve l’inadéquation entre les formations dispensées et les besoins réels du marché du travail. Les universités continuent de former massivement dans des filières généralistes, droit, sciences humaines, gestion, comptabilité, alors que les secteurs techniques et industriels manquent de profils spécialisés.
Chaque année, des dizaines de milliers d’étudiants obtiennent une licence ou un master, mais les entreprises recherchent avant tout des compétences pratiques. Techniciens supérieurs, ingénieurs spécialisés, profils maîtrisant les outils numériques ou les procédés industriels. Ce décalage structurel crée un déséquilibre. L’offre de diplômés dépasse largement la demande dans certains domaines, tandis que d’autres secteurs peinent à recruter.
Le manque de stages, de formations en alternance et de partenariats solides entre universités et entreprises aggrave la situation. Dans de nombreux cas, les étudiants terminent leur cursus sans avoir mis les pieds dans une entreprise. Résultat. Ils se retrouvent face à des recruteurs exigeant une expérience professionnelle qu’ils n’ont pas pu acquérir.
Une économie trop dépendante des ressources naturelles
La richesse en ressources naturelles peut paradoxalement freiner la diversification économique. Lorsque les revenus du pétrole, du gaz ou des minerais représentent plus de 60 % des exportations et une part importante des recettes budgétaires, l’État tend à concentrer ses efforts sur ces secteurs stratégiques. Or, ces industries sont capitalistiques. Elles nécessitent d’importants investissements financiers, mais génèrent relativement peu d’emplois directs.
Par exemple, le secteur des hydrocarbures peut contribuer à plus de 30 % du PIB tout en n’employant qu’une fraction très limitée de la population active. Cette structure économique crée une croissance peu inclusive. Les jeunes diplômés ne trouvent pas leur place dans des industries qui recrutent peu et exigent des profils très spécialisés.
La dépendance aux matières premières expose également l’économie aux fluctuations des prix internationaux. En période de baisse des cours, les investissements publics ralentissent, les recrutements sont gelés et le chômage augmente. Les diplômés, souvent en quête d’un premier emploi, sont les premiers touchés.
La faiblesse du secteur privé
Un autre facteur déterminant réside dans la fragilité du secteur privé. Dans de nombreux pays riches en ressources naturelles, l’État demeure le principal employeur. La Fonction publique attire une majorité de diplômés, séduits par la stabilité de l’emploi et les avantages sociaux. Mais les capacités de recrutement de l’administration sont limitées. Les situations administratives avancent à pas de tortue, les concours externes sont dédiés à un nombre insignifiant de candidats.
Le secteur privé, quant à lui, reste dominé par des petites et moyennes entreprises (PME) peu capitalisées. Beaucoup opèrent dans l’informel et n’ont ni les moyens ni la structure pour recruter massivement des diplômés. Les grandes entreprises privées sont peu nombreuses et concentrées dans certains segments.
Les contraintes administratives, la difficulté d’accès au financement et un environnement des affaires parfois peu attractif freinent l’initiative entrepreneuriale. Or, dans les économies dynamiques, ce sont les PME innovantes qui créent l’essentiel des emplois. Sans un tissu privé solide, l’absorption des nouveaux diplômés demeure insuffisante.
Des conséquences sociales préoccupantes
Le chômage des diplômés ne se limite pas à une question économique. Il engendre des conséquences sociales importantes. La précarité prolongée retarde l’accès à l’autonomie. Installation prolongée sous le toit des parents, mariage retardé ou impossible, l’acquisition d’un logement relève de l’impossible. Le sentiment de déclassement est également fort chez ceux qui occupent des emplois en dessous de leur niveau de qualification.
Certains jeunes finissent par accepter des postes par enfin, des postes informels ou mal rémunérés, sans protection sociale. D’autres envisagent l’émigration. Chaque année, des milliers de diplômés tentent leur chance à l’étranger où ils ont été formés, attirés par de meilleures perspectives. Cette fuite des cerveaux représente une perte sèche pour le pays, qui a investi dans leur formation à l’étranger.
Le découragement peut aussi nourrir un climat de défiance envers les institutions. Lorsque l’effort scolaire ne garantit pas une insertion professionnelle, la valeur du diplôme est remise en question.
Quelles pistes de réforme ?
Face à ce constat, plusieurs leviers peuvent être actionnés. D’abord, une réforme en profondeur des systèmes de formation s’impose. Il s’agit d’orienter davantage les étudiants vers les filières scientifiques, techniques et professionnelles, en fonction des besoins économiques identifiés. Le développement de l’alternance et des partenariats université-entreprise pourrait faciliter l’insertion.
Ensuite, la diversification économique apparaît essentielle. Investir dans l’agro-industrie, les énergies renouvelables, le numérique ou le tourisme permettrait de créer des emplois à plus forte valeur ajoutée. Ces secteurs sont souvent plus intensifs en main-d’œuvre que l’extraction de matières premières.
Le soutien à l’entrepreneuriat constitue également une piste majeure. Faciliter l’accès au crédit, simplifier les procédures administratives et encourager l’innovation pourraient stimuler la création d’entreprises capables d’absorber une partie des diplômés.
Une meilleure gouvernance et une planification stratégique à long terme sont nécessaires pour transformer la rente des ressources naturelles en moteur de développement durable.
Le chômage des diplômés illustre ainsi un paradoxe profond. La richesse naturelle ne garantit pas la prospérité sociale. Sans diversification, sans réforme du système éducatif et sans dynamisation du secteur privé, les diplômés risquent de tout perdre.