BAD-GABON, 1 600 MILLIARDS DE FCFA, DIX ANS DE FINANCEMENTS ET UN LOURD PASSIF D’EXÉCUTION
Dans le débat public gabonais, le chiffre de 1 600 milliards de FCFA circule désormais comme le symbole d’une décennie d’endettement et d’inefficacité. Mais au-delà de la bataille des chiffres, l’essentiel est ailleurs, au fil des années, les approbations se sont succédé, les conventions ont été signées, les décaissements ont été engagés, tandis que les retombées visibles sont restées en deçà des attentes dans des secteurs pourtant stratégiques comme les infrastructures, l’eau potable, la réforme économique et la connectivité territoriale.
Des dates, des montants, des engagements
Les dates parlent d’elles-mêmes. En janvier 2017, la BAD a approuvé un prêt de 200 millions d’euros pour soutenir le Programme d’appui aux réformes économiques et financières (PAREF). En novembre 2018, un financement additionnel de 100 millions d’euros a été accordé dans le cadre du PAREF III. Puis, en décembre 2019, le Conseil d’administration de la Banque a validé 140 millions d’euros pour la première phase du Programme d’appui au secteur des infrastructures (PASIG), notamment pour la route Ndendé-Doussala. À cela s’ajoute le Programme intégré d’alimentation en eau potable et d’assainissement de Libreville, dont le volet BAD représente 96,95 millions d’unités de compte.
Sur le papier, la mécanique est cohérente, financer les routes, soutenir les réformes, améliorer l’accès à l’eau, renforcer les bases de la transformation économique. Dans les faits, l’impression dominante est celle d’une accumulation de financements dont l’impact demeure difficilement perceptible à l’échelle nationale.
Le terrain contredit les annonces
C’est ici que le contraste devient le plus saisissant. La mission de haut niveau conduite à Libreville du 8 au 15 mars 2026 a mis en lumière les limites de l’ancien modèle, sur la route Ndendé-Doussala, les travaux, lancés en 2024, n’affichaient qu’un taux d’exécution de 27 % au début mars 2026, alors que 62 % du délai contractuel était déjà consommé. La BAD elle-même a qualifié la situation de préoccupante et exigé une réorganisation immédiate du chantier.
Ce chantier est devenu, à lui seul, le symbole d’un malaise plus profond, celui d’un pays où les financements existent, où la dette est contractée, mais où l’exécution reste défaillante. Dans les provinces comme dans les centres urbains, les populations continuent de faire face aux mêmes fragilités, accès irrégulier à l’eau, délestages, infrastructures inachevées, lenteurs administratives et retards persistants dans les projets publics.
Une dette bien réelle, des bénéfices invisibles
Le scandale silencieux est là. Car l’argent a circulé, les lignes de crédit ont été ouvertes, les prêts ont été mobilisés. Mais dans la vie quotidienne des Gabonais, la promesse de transformation reste largement abstraite. L’État, lui, continue de supporter le poids de ces engagements financiers, sans pouvoir toujours démontrer, projet par projet, où se trouvent les bénéfices attendus.
Même lorsque certains programmes avancent, comme celui de l’eau potable à Libreville, la BAD relève encore la nécessité de mesures correctives et d’un suivi renforcé pour accélérer la mise en œuvre. Autrement dit, le problème n’est pas seulement celui des montants mobilisés. Il est d’abord celui de la gouvernance, de la qualité de l’exécution et du contrôle de l’utilisation des fonds publics.
L’héritage de l’ancien régime en question
Sous l’ancien régime, l’État gabonais a multiplié les engagements sans bâtir un dispositif d’exécution à la hauteur des ambitions affichées. Résultat, des projets retardés, des chantiers partiellement réalisés, une dette durable et un doute croissant dans l’opinion publique. Ce décalage entre les ressources mobilisées et les résultats visibles nourrit aujourd’hui les accusations de gabegie, d’opacité et de mauvaise gouvernance.
Les anciens responsables sont désormais attendus sur un point précis, expliquer comment autant de financements ont pu être engagés sans produire une transformation palpable du terrain. Car la question centrale n’est plus de savoir combien a été promis, mais ce qui a réellement été livré.
Le temps des résultats
Pour les citoyens comme pour les partenaires financiers, le Gabon se trouve à un tournant. L’enjeu n’est plus d’annoncer de nouveaux milliards, mais de restaurer la confiance par la preuve. Dans un contexte marqué par la transition politique, la rupture avec les pratiques passées ne pourra être crédible qu’à une seule condition, faire émerger une culture du résultat, de la transparence et de la reddition de comptes.
Au fond, l’affaire des financements BAD au Gabon raconte une vérité simple, un pays peut mobiliser des ressources considérables sans transformer durablement son économie ni améliorer sensiblement la vie de sa population. Et dans cette histoire, le véritable juge ne sera ni le montant des décaissements ni le volume des annonces, mais la réalité visible sur le terrain.