DES TALENTS RECONNUS, DES POCHES VIDES, AU GABON, L’ART NE NOURRIT PAS SON HOMME
Au Gabon, les industries culturelles sont souvent présentées comme un levier d’émergence économique et d’affirmation identitaire. Malgré les discours officiels, une question est persiste, lancinante. Les artistes vivent-ils réellement de leur art ?
Des talents reconnus, des poches vides
Dans les rues de Libreville comme dans les festivals de l’arrière-pays, les artistes ne manquent pas. Musiciens, chanteurs, danseurs, plasticiens, humoristes, comédiens. Le vivier est riche. Pourtant, beaucoup vivent dans une précarité chronique. « On nous applaudit, mais on ne nous paie pas », confie un guitariste rencontré à Nkembo. Les cachets sont irréguliers, souvent dérisoires, et les contrats formels restent l’exception plutôt que la règle.
La situation est d’autant plus paradoxale que la musique gabonaise s’exporte, portée par les réseaux sociaux et la diaspora. Mais cette visibilité ne se traduit pas automatiquement en revenus. La monétisation numérique reste embryonnaire, faute de structuration et d’accompagnement.
Droits d’auteur : un système à bout de souffle
Au cœur du malaise, la question des droits d’auteur. Théoriquement, chaque diffusion d’une œuvre devrait générer des revenus pour son créateur. En pratique, le mécanisme est grippé. L’organisme chargé de la gestion collective est régulièrement critiqué pour son manque de transparence et son inaction.
Plusieurs artistes dénoncent des répartitions opaques et des retards de paiement. « On ne sait jamais combien on doit toucher, ni pourquoi », explique une chanteuse de la scène urbaine. Les relevés sont rares, les critères flous. Résultat. La confiance s’effrite.
À cela s’ajoute un problème de collecte. Bars, radios, télévisions. Tous ne s’acquittent pas systématiquement des redevances. L’absence de contrôle rigoureux fragilise encore davantage un système déjà vacillant.
Volonté affichée, réalités troubles, absence de rapports publics détaillés
Le rôle de l’État et des institutions culturelles est également pointé du doigt. Ministère, fonds de soutien, agences publiques. Les structures existent, mais leur efficacité est contestée. Les appels à projets sont peu fréquents, et leur attribution suscite parfois des interrogations.
Des acteurs du secteur évoquent des financements attribués sans critères clairs, voire selon des logiques de proximité. « Il y a des artistes qu’on voit toujours bénéficier des mêmes aides », glisse un producteur. L’absence de rapports publics détaillés alimente le soupçon.
Par ailleurs, les infrastructures culturelles restent insuffisantes ou mal entretenues. Hors de Libreville, les espaces de diffusion sont rares, limitant les opportunités pour les créateurs.
Survivre plutôt que vivre de son art
Face à ces obstacles, la plupart des artistes adoptent des stratégies de survie. Enseignement, petits boulots, prestations privées, dans les anniversaires, les mariages, les obsèques, les meetings politiques, l’art devient une activité secondaire, faute de revenus stables. Cette réalité freine la professionnalisation du secteur.
Pourtant, les potentialités sont réelles. Une meilleure organisation des droits d’auteur, une transparence accrue dans les financements et un accompagnement structuré pourraient transformer le paysage. Mais pour l’heure, au Gabon, vivre de son art relève encore de l’exception.