CANDIDATS AUX EXAMENS DANS LE NOIR
À Libreville, l'angoisse des examens a changé de visage. Ce n'est plus seulement le trac de la page blanche qui tenaille les candidats au baccalauréat et au BEPC, et même du CEP, mais la peur panique du quartier noir. Celui imposé par les délestages intempestifs de la Société d’énergie et d’eau du Gabon (SEEG). Alors que le calendrier officiel égraine ses derniers jours, la capitale vit au rythme des coupures de courant, transformant la préparation des élèves en un véritable parcours du combattant. Une crise systémique qui hypothèque l'avenir de la jeunesse gabonaise à travers plusieurs fractures majeures.
Une rupture flagrante de l’égalité des chances
La crise de l'électricité agit comme un violent amplificateur des inégalités sociales. Sur le plan géographique, une fracture nette sépare les quartiers Sablière, parfois mieux lotis, des zones populaires totalement sacrifiées à la rotation des coupures. Plus grave encore, l'iniquité est financière. Les familles aisées sécurisent la scolarité de leurs enfants à grands coups de groupes électrogènes et de kits solaires, tandis que les foyers modestes sombrent dans l'obscurité. À l'échelle du pays, c'est une injustice nationale qui se joue, les élèves de Libreville abordant les mêmes épreuves que ceux des provinces moins impactées, mais avec un handicap de départ flagrant.
Le grand bouleversement des rythmes d'apprentissage
Étudier est devenu une activité nocturne et aléatoire. Faute d'électricité en soirée, les candidats n'ont d'autre choix que de calquer leur sommeil sur les caprices du réseau. Beaucoup s'infligent des insomnies forcées, attendant le retour du courant à 2 heures du matin pour ouvrir leurs cahiers. Ce rythme haché engendre une fatigue cognitive sévère, annihilant les capacités de mémorisation et de concentration pendant les cours en journée. Sans aucune visibilité sur les horaires de coupures, la planification d'un programme de révision stable est devenue rigoureusement impossible. Et même lorsque la une planification des délestages est publiée, les horaires avancées ne sont pas souvent respectées.
Des risques sanitaires et sécuritaires accrus
Le système D des élèves met leur intégrité physique en péril. Sous les plafonds sombres des concessions, les révisions prolongées à la lueur des bougies ou des lampes torches de téléphones, des bougies ou des lampes tempêtes provoquent une fatigue visuelle précoce et des maux de tête chroniques. Plus inquiétant, le manque de lumière pousse les jeunes à migrer massivement vers les axes routiers majeurs pour s'installer sous les rares lampadaires publics fonctionnels, s'exposant directement à l'insécurité nocturne et aux agressions. Enfin, l'usage thermique de fortune multiplie les risques d'accidents domestiques et d'incendies dans les habitations.
La paralysie des outils pédagogiques modernes
À l'ère du numérique, les délestages isolent pédagogiquement les candidats. Ordinateurs et smartphones, devenus les principaux supports de cours, restent désespérément déchargés. Cette fracture numérique coupe les élèves de leurs canaux d'entraide essentiels. Impossible d'accéder aux groupes de révision WhatsApp, de télécharger les anciennes épreuves ou de consulter les tutoriels vidéos en ligne. Pour toute une génération connectée, le tarissement de ces ressources numériques équivaut à un sevrage éducatif brutal au pire moment de l'année.
Une détresse psychologique intenable
L'impact psychologique de cette situation est mesurable sur le visage des candidats. L'anxiété de performance atteint des sommets, nourrie par le sentiment de ne pas disposer des mêmes armes que les promotions précédentes. Face à la répétition des coupures, un sentiment d'abandon et de colère noire s'installe vis-à-vis des services publics. Chez les profils les plus fragiles, cette hostilité environnementale permanente se traduit par des vagues de démotivation, de résignation, voire de décrochage scolaire à seulement quelques semaines des premières épreuves.
Un gouffre financier et logistique pour les ménages
Le coût de la faillite énergétique est directement ponctionné sur le budget déjà asphyxié des ménages librevillois. L'achat de carburant pour les générateurs, de batteries rechargeables et de bougies représente une dépense imprévue et écrasante. Pour espérer offrir un cadre propice à leurs enfants, certains parents doivent financer des frais de transport supplémentaires pour les déplacer vers des quartiers épargnés chez des proches. Même la nutrition des candidats est impactée. L'impossibilité de conserver les aliments frais perturbe l'organisation des repas familiaux en pleine période de stress.
L’urgence d'une réponse institutionnelle
Ce tableau noir pose la question de la responsabilité des institutions. Et le mutisme des autorités éducatives interpelle. Face à cette situation d'urgence sociale, le ministère de l'Éducation Nationale ne peut rester spectateur. Des voix s'élèvent déjà pour réclamer des mesures exceptionnelles. L'ouverture généralisée des lycées, des bibliothèques et des centres d'examen dotés de groupes électrogènes autonomes et sécurisés, accessibles 24 heures sur 24, pour permettre à la jeunesse de Libreville de réviser.
L'électricité n'est plus seulement un confort domestique. Elle est devenue la condition sine qua non de la réussite scolaire. En laissant ses futurs diplômés réviser dans le noir, c'est leur avenir même qui. Les semaines à venir diront si l'État saura allumer les projecteurs de la solidarité nationale avant qu'il ne soit trop tard pour les résultats des examens.