OCTOBRE NOIR POUR L’ÉLECTRICITÉ AU GABON
Dans le même temps, la Société d’Énergie et d’Eau du Gabon (SEEG) poursuit sa communication sur la maîtrise de la demande (contrôle de la consommation, « éco-gestes », opérations techniques et plan d’investissement), laissant une partie de l’opinion publique avec le sentiment paradoxal d’être exhortée à consommer mieux alors qu’elle n’a pas de courant. Les populations dénoncent l’absence de mécanismes d’accompagnement efficaces en cas de pertes (denrées, chiffre d’affaires, appareils endommagés) et l’absence de filets assurantiels clairement opérationnels au quotidien. Dans cet article, nous revenons sur les raisons immédiates et structurelles des coupures (incidents techniques, déficit de production et contraintes de transport, retards de raccordement), sur l’architecture réglementaire gabonaise (droits des usagers, rôle du régulateur ARSEE, concessions), et sur les voies de recours officiellement prévues pour l’indemnisation – souvent méconnues ou jugées insuffisantes par les victimes.
Pourquoi ça coupe encore en octobre 2025 ?
Le système électrique gabonais a connu plusieurs pannes majeures au deuxième trimestre 2025. Dans la nuit du 28 au 29 mai 2025, le Grand Libreville a été plongé dans le noir à la suite d’un incident dans un poste de distribution, paralysant également l’approvisionnement en eau ; la SEEG avait alors promis des solutions durables.
Le 31 mai 2025, un autre incident sur un câble haute tension 90 kV reliant une centrale flottante au réseau de transport a provoqué de nouvelles perturbations. Ces événements ont mis en lumière un réseau vieillissant et fragilisé, pointés également par la presse internationale : l’entreprise accumule dettes et équipements obsolètes, sur fond de tensions politiques d’où une crise à fort retentissement social et électoral. À l’automne, les autorités et la SEEG ont beaucoup communiqué sur l’arrivée ou le raccordement d’un navire-producteur (Karpowership) d’environ 150 MW destiné à stabiliser Libreville et ses environs. Des médias gabonais évoquaient un retour à la normale à la mi-octobre, sous réserve de régler les contraintes techniques (partie gaz, essais, synchronisation réseau).
Pourtant, d’autres sources locales ont souligné, début et mi-octobre, que les raisons de la crise perduraient : retards techniques, aléas climatiques, difficulté de raccordement de la nouvelle unité, et pression accrue sur un réseau de transport sous-dimensionné.
En parallèle, Moanda et d’autres localités ont encore connu de longs délestages à la fin du mois, nourrissant la colère citoyenne et rappelant la dimension nationale du problème qui ne se résume pas à la capitale.
Malgré des apports temporaires de production (centrales flottantes, import ponctuel évoqué plus tôt dans l’année) et des annonces de solutions, octobre 2025 montre que les goulets d’étranglement ne sont pas seulement du côté de la production : le transport et la distribution souffrent aussi, d’où l’intérêt mis par la SEEG sur des investissements réseau (ex. câbles ACCC, renforcement HT) annoncés ces derniers mois.
Une communication « contrôle de la consommation » qui passe mal
La SEEG, le ministère de l’Énergie et le gouvernement ont présenté au printemps un Plan stratégique d’investissement(2025–2027) pour relancer les secteurs énergie et eau potable, avec des besoins massifs de financement et une trajectoire de réhabilitation du réseau.
Dans ce cadre, la communication officielle insiste sur : la maîtrise de la demande (économies d’énergie, contrôle des compteurs, usage raisonné), la réhabilitation des infrastructures (production, transport, distribution), et un horizon de stabilisation progressive à Libreville grâce à l’apport Karpowership.
Pour les usagers, ce discours coïncide avec des délestages récurrents et parfois non annoncés, créant un ressenti d’injustice : « On nous demande d’économiser l’électricité, mais nous n’en avons pas… » Le décalage entre l’urgence vécue (perte de denrées, d’appareils, de revenus) et des messages d’optimisation (éco-gestes, facturation, contrôles) nourrit la défiance. Ce fossé de perception a été relevé par plusieurs médias locaux au fil de 2025, qui reprochent à la SEEG une communication jugée insuffisamment opérationnelle (alertes quartier par quartier, calendriers fiables de délestage, délais de rétablissement).
Les impacts économiques et sociaux : quand « pas de courant » rime avec pertes
Les baisses de tension et remises sous tension brutales abîment les équipements (réfrigérateurs, climatiseurs, TV), pendant que les coupures longues font tourner en pertes les congélateurs et détruisent les denrées. Les familles s’équipent de multiprises parafoudre, de petits onduleurs ou de groupes électrogènes – coûteux et bruyants, sans parler du prix du carburant.
Pour les commerces de proximité, la restauration, les salons de coiffure, les cybercafés et les ateliers, chaque heure sans courant coûte : la production s’arrête, les matières premières se perdent, les clients s’épuisent. Les PME n’ont pas toutes les marges pour s’équiper en back-up. Des analyses plus larges estimaient déjà en début d’année que la fiabilité insuffisante de l’électricité constituait un frein majeur aux affaires au Gabon phénomène de long terme confirmé par diverses sources internationales et par le vécu des entrepreneurs.
Les centres de santé et services administratifs sont également affectés : chaînes du froid fragilisées, files d’attente rallongées, indisponibilités des systèmes informatiques. Les générateurs pallient partiellement, mais au coût d’une logistique (carburant, maintenance) qui pèse sur des budgets déjà contraints.
Existe-t-il un droit à indemnisation ? Ce que disent les textes et la pratique
Le régime juridique gabonais de l’électricité rappelle un principe fondamental : le droit d’accès à l’électricité. La loi n° 024/2016 (modifiée en 2021) fixe le cadre de la production, du transport et de la distribution et garantit l’accès à ces services essentiels. Sur le terrain, cet objectif se heurte à des contraintes d’exploitation et d’investissement accumulées.
L’ARSEE (Autorité de Régulation du Secteur de l’Eau potable et de l’Énergie électrique) a pour mission de faire respecter les textes, d’assurer la transparence et la non-discrimination. Les consommateurs peuvent saisir l’Agence après une réclamation restée sans réponse satisfaisante auprès du concessionnaire pendant un délai de 15 à 21 jours(selon la nature de la réclamation). Depuis janvier 2022, la nouvelle convention de concession met davantage l’accent sur la protection des consommateurs et prévoit la possibilité de sanctions contre la SEEG en cas de manquements graves et répétés.
Plusieurs sources locales ont détaillé en 2024–2025 la procédure à suivre pour réclamer un dédommagement en cas de dommages matériels (par ex. appareils grillés) : D’abord écrire à la Direction juridique de la SEEG, en relatant les faits, fournir photos et facture de l’appareil endommagé, puis le dossier est transmis à l’assureur pour expertise et décision.
En pratique, les ménages ignorent souvent cette voie, la jugent lente, incertaine et très sélective. D’où la perception forte et compréhensible qu’il n’existe “aucun système d’accompagnement”. Par ailleurs, le Gabon ne dispose pas encore d’un Code de la consommation complet ; le dispositif de protection des consommateurs reste épars, renvoyant à divers textes et principes généraux, ce qui peut complexifier les recours. Point important : si la réparation de dommages individuels est possible au cas par cas, il n’existe pas, à ce jour, de mécanisme automatique d’indemnisation généralisée pour pertes de denrées, perte d’exploitation des petites entreprises ou nuisances liées aux délestages. Cette lacune nourrit une frustration collective.
Après l’automne, la preuve par les actes
Octobre 2025 restera comme un mois charnière : celui où l’impatience populaire atteint un sommet, où les pistes techniques (production et réseau) se précisent, et où la question de l’indemnisation des usagers ressort avec acuité.
Le droit d’accès à l’électricité est affirmé par la loi ; le régulateur existe et peut être saisi ; une procédure d’indemnisation est théoriquement possible pour les dommages matériels mais il manque encore un mécanisme lisible, rapide et équitable pour les pertes diffuses que subissent des milliers de foyers et de TPE.
La SEEG et l’État n’échapperont pas à ce double impératif : livrer rapidement des résultats visibles sur la qualité de service, mettre en place des filets d’atténuation crédibles tant que la situation reste dégradée.
Sans cela, la confiance déjà fragilisée restera au plus bas et l’économie continuera de payer une “taxe invisible” : celle des heures sans courant.