POURQUOI LE CADET DES SOUCIS DE NOMBREUX PATRONS ?
Alors que le Code du travail impose des règles strictes en matière de suivi médical, une réalité amère et cruelle s'impose. Au Gabon, la santé des travailleurs est souvent sacrifiée sur l'autel de la rentabilité. Entre boycott silencieux des visites médicales et mépris des risques professionnels, enquête sur un système où l'humain pèse peu face au profit.
Dans les bureaux climatisés de Libreville comme dans les chantiers poussiéreux de l'intérieur du pays, un constat s'établit avec une persistance déconcertante. La vie d'un employé semble avoir un prix, mais pas de valeur pour une large partie du patronat. Si la Compagnie minière de l’Ogooué (Comilog) fait figure d'exception avec ses infrastructures de santé de pointe, elle ressemble à un arbre qui cache une forêt de négligences. Pour la majorité des chefs d'entreprise au Gabon, la visite médicale annuelle n'est pas un bouclier, mais un fardeau financier qu'ils s'empressent de boycotter.
Le profit immédiat contre la vie humaine : Un calcul cynique
Le premier frein, et sans doute le plus cynique, est purement comptable. Pour beaucoup de gestionnaires de PME et même de grandes entreprises de services, un employé en bonne santé est un acquis qui ne nécessite aucun investissement. Aucun. Pourquoi payer des examens médicaux, des radios pulmonaires ou des analyses de sang alors que le salarié "tient encore debout" ?
Dans l'esprit de ces dirigeants, le coût d'une visite médicale complète, qui peut s'élever à plusieurs dizaines de milliers de francs CFA par agent ou moins que 20 000 francs CFA, est considéré comme une perte sèche de trésorerie. Ce calcul à court terme ignore totalement le coût social des maladies professionnelles à venir. On préfère attendre que le travailleur tombe gravement malade pour le remplacer, plutôt que de financer la prévention qui permettrait de le maintenir en poste. C'est une gestion "jetable" de la ressource humaine.
Le boycott organisé de la visite médicale obligatoire
Bien que la Loi n°022/2021 soit sans équivoque, le boycott des bilans de santé est une pratique courante, presque institutionnalisée dans la plupart des secteurs comme le BTP, l’informatique, bois et forêts, la communication, les télécommunications, l’agroalimentaire, la santé, le commerce de détail ou le transport. Ce boycott ne dit pas toujours son nom. Il prend la forme d'un report perpétuel ou d'une ignorance feinte.
Certains chefs d'entreprise justifient cette absence de suivi par la complexité administrative ou l'indisponibilité des centres agréés. Pourtant, la vérité est ailleurs. Ne pas envoyer ses employés en visite médicale, c'est s'assurer qu'aucun médecin du travail ne viendra pointer du doigt l'insalubrité des locaux, l'absence d'équipements de protection individuelle (EPI) ou l'exposition excessive aux produits toxiques. En évitant le bilan de santé, le patron s'achète une tranquillité de conscience et une immunité temporaire face à ses responsabilités légales.
Un déséquilibre des pouvoirs : La peur du salarié comme levier
Pourquoi les travailleurs ne se révoltent-ils pas ? Au Gabon, le déséquilibre entre l'offre et la demande d'emploi crée un climat de soumission voire de haine. Le salarié, souvent précaire, craint qu'en réclamant ses droits à la santé, il ne soit considéré comme un "élément perturbateur".
Pire encore, certains employeurs utilisent la menace de l'inaptitude. Ils font croire aux employés que la visite médicale est un piège destiné à les licencier s'ils ne sont pas à 100 % de leurs capacités. Cette manipulation psychologique finit de convaincre le travailleur que "ne pas voir le médecin est une sécurité". Ce silence complice, orchestré par le patronat gabonais, permet de maintenir un système où la santé n'est jamais un sujet de discussion lors des conseils d'administration ou même au cours des réunions entre la direction générale et les employés.
L'échec de la surveillance et l'impunité patronale
Si les chefs d'entreprise se permettent de mépriser totalement la santé de leurs collaborateurs, c'est aussi parce que le risque de sanction est quasi nul. L'Inspection du Travail, censée être le gendarme de la santé en entreprise, manque cruellement de moyens de transport et d'effectifs pour couvrir l'ensemble du territoire. Il y a aussi des cas où les agents de l’inspection du travail sont corrompus par les chefs d’entreprise.
Les contrôles sont rares et souvent prévisibles. Lorsqu'une infraction est constatée, les amendes sont parfois si dérisoires par rapport aux économies réalisées sur le dos de la santé des agents que l'employeur préfère payer la contravention plutôt que de mettre en place un véritable plan de suivi médical. Cette impunité nourrit un sentiment de toute-puissance chez certains patrons qui se considèrent au-dessus des lois biologiques et sociales.
Le mirage de la Comilog : L'exception qui confirme la règle
On cite souvent la Comilog comme l'exemple à suivre. Certes, l'entreprise minière dispose d'un hôpital et impose des bilans rigoureux. Mais il faut être lucide. Ce zèle médical est moins dicté par l'altruisme que par des contraintes internationales de conformité et des risques industriels majeurs.
Le drame est là. Il faut être un géant de l'extraction ou une multinationale pétrolière pour considérer la santé d'un Gabonais comme une priorité. Pour le reste des travailleurs, ceux qui nettoient nos bureaux, les toilettes, construisent nos routes ou servent dans nos magasins, la santé reste un luxe inaccessible. Pour leurs patrons, ils ne sont que des lignes de dépenses qu'il faut réduire au maximum.
Au Gabon, le Code du Travail (Loi n°022/2021) est formel. La visite médicale est un passage obligé. Pourtant, si vous franchissez les grilles de la Compagnie Minière de l’Ogooué (Comilog) à Moanda, ou celles d'une petite menuiserie à Akanda, le bilan de santé au travail ne revêt pas la même réalité. Pourquoi une telle disparité dans l’application d’une loi pourtant universelle ?
C’est là où le rôle des syndicats est très important. Dans les grandes entreprises extractives ou de services (comme TotalEnergies ou Sobraga), les représentants du personnel sont formés et vigilants. Ils font du bilan de santé un cheval de bataille lors des négociations annuelles, obligeant la direction à respecter scrupuleusement le calendrier des visites médicales.
Le "désert médical" des PME et du secteur informel
À l'autre extrémité du spectre, une multitude de PME et de petites unités de production naviguent à vue. Ici, le bilan de santé est souvent considéré, à tort, comme une charge financière insupportable plutôt que comme un investissement.
Pourquoi ce silence radio sur la santé ? Le coût direct est le premier frein. Entre le prix de la consultation, les analyses biologiques et les radiographies, la facture peut vite grimper pour un entrepreneur qui peine déjà à payer ses cotisations Caisse nationale de sécurité sociale (CNSS). Bien que la loi prévoit que ces frais soient à la charge exclusive de l’employeur, beaucoup d’entreprises préfèrent "fermer les yeux" tant qu'aucun accident grave ne survient.
Le chef d'entreprise voit l'employé comme un outil de production
Le mépris de la santé au travail au Gabon n'est pas seulement une question de manque d'argent, c'est une question de culture managériale. Tant que le chef d'entreprise verra l'employé comme un outil de production et non comme un partenaire, le boycott des visites médicales persistera.
Il est temps que les autorités durcissent le ton et que la santé au travail devienne un critère non négociable sur le territoire national.