L’ENFANCE FACE AU POIDS D’UNE MATERNITÉ PRÉCOCE
Un bouleversement psychologique et des risques psychiques réels.
Derrière les chiffres et les jugements, se cache une autre dimension souvent ignorée, le choc psychologique et les freins émotionnels que vivent les jeunes filles mères désœuvrées. Entre stigmatisation, rupture scolaire et détresse mentale, ces adolescentes affrontent une épreuve qui dépasse largement le cadre matériel. Psychologue clinicienne et psychopathologue, doctorante à l’Université Omar Bongo, Moukagni Luzhia est formelle ,
« Oui, effectivement, nous pouvons parler de choc psychologique lorsqu’une jeune fille se retrouve dans cette situation, parce que pour la plupart, elles sont adolescentes. »
Elle rappelle que l’adolescence est déjà « une période de crise identitaire », un moment où l’on cherche à comprendre qui l’on est et qui l’on souhaite devenir. Une grossesse non planifiée vient alors bouleverser cet équilibre fragile.
« C’est un choc accompagné d’un sentiment de peur, de culpabilité, mais aussi de honte vis-à-vis des autres, notamment des parents. La question revient souvent. Est-ce que j’ai déçu mes parents ? »
Pour ces jeunes filles, le regard social devient un véritable frein social. La honte et la peur du rejet familial les enferment parfois dans le silence, retardant ainsi le suivi médical ou l’accompagnement psychologique dont elles auraient pourtant besoin.
Sans encadrement adapté, les conséquences peuvent être lourdes.
« Ces adolescentes sont déjà fragilisées psychologiquement. Sans soutien, elles peuvent développer des troubles anxieux ou des dépressions post-partum. »
La spécialiste insiste sur le rôle déterminant de l’entourage.
« La famille doit être présente, accompagner et surtout apprendre à écouter. Le suivi psychologique est également essentiel pour apprendre la parentalité. »
Car une mère en souffrance psychique peut, malgré elle, fragiliser le développement de son enfant.
« Un papa ou une maman qui n’est pas en bonne santé, c’est aussi un enfant en souffrance qui arrive. »
L’action associative et la réponse institutionnelle face à l’isolement.
Face à cette réalité, des structures communautaires tentent d’apporter des réponses concrètes. Gisèle Solomba, responsable de l’Association cœur de femmes Gabon précise.
« Nous nous occupons de la jeune fille mère désœuvrée. Celle qui a des parents démunis ou qui est orpheline. »
Contraintes d’abandonner l’école, certaines adolescentes commencent leurs consultations prénatales tardivement, parfois « au cinquième mois », faute de moyens et de soutien.
L’association les accompagne vers les structures de santé, assure un suivi jusqu’à l’accouchement et propose des formations professionnelles en coiffure, couture ou pâtisserie.
« Nous faisons le nécessaire pour qu’elle n’abandonne pas soit l’école soit la formation. »
Mais même dans ce cadre, le frein social demeure. Certaines jeunes filles, explique-t-elle, arrivent avec des attentes financières immédiates .
« Quand elle apprend que c’est une association qui aide, elle croit en arrivant qu’on va lui remettre une enveloppe, quand elle trouve qu’il va falloir repartir à l’école, apprendre, elle vous dit : “je croyais que je devais avoir quelque chose”. »
Preuve que le découragement, la perte de repères et parfois la démotivation constituent aussi des obstacles à la reconstruction.
Pour la psychologue, l’État gagnerait à renforcer l’accompagnement psychologique .
« Déjà des centres d’écoute appropriés, juste pour les mamans adolescentes. »
Elle ajoute que les jeunes pères ne doivent pas être exclus du dispositif .
« Il n’y a pas que les mamans aussi, il y a aussi les papas adolescents qui ont besoin d’être écoutés, d’être suivis. »
Des thérapies adaptées pourraient être envisagées au cas par cas.
« Tout dépend du cas, de la problématique, de ce que la maman nous dira. Est-ce qu’il faut faire intervenir les parents, la famille, le papa… c’est autre chose. »
Au regard des témoignages recueillis, la grossesse précoce apparaît d’abord comme un choc psychologique brutal. Mais avec le temps, si l’accompagnement fait défaut, ce choc se transforme en frein social durable, perte d’estime de soi, peur du jugement, décrochage scolaire, isolement.
Dans un contexte où la sanction sociale pèse lourdement sur les adolescentes, la question dépasse le simple fait divers. Elle interroge la capacité collective à transformer une situation de rupture en opportunité de résilience.