KINSHASA MANIFESTATION RÉPRIMÉE DANS LE SANG
Une manifestation étouffée dans le sang
La coalition C64 avait appelé à un sit-in devant le Palais du Peuple pour protester contre une proposition de loi référendaire perçue comme la première étape d’un troisième mandat présidentiel. Mais cette mobilisation n’a jamais atteint sa destination. À quelques centaines de mètres du Parlement, la manifestation s’est fracassée contre un dispositif policier massif et une milice informelle, la Force du Progrès, connue pour sa proximité avec le pouvoir.
Sur le sable du boulevard Triomphal, deux militants de l’Engagement pour la citoyenneté et le développement (ECiDé) ont été violemment frappés. L’un, torse nu, gisait face contre terre, le crâne ouvert, le visage maculé de sang. L’autre, allongé sur le dos, pieds nus et couverts de boue et de sang, entouré de débris, ne bougeait plus. Ces images poignantes illustrent la brutalité des affrontements.
Une répression musclée dénoncée par l’opposition
Martin Fayulu, figure emblématique de l’opposition congolaise, a été vu ensanglanté par un journaliste sur place. Retiré avec ses compagnons dans le siège de l’ECiDé, il a dénoncé des tirs à balles réelles et des coups portés à la tête avec des matraques. Il affirme que deux militants ont été tués devant leur parti, un bilan que le gouvernement conteste avec force.
La vice-ministre de l’Intérieur, Eugénie Tshiela Kamba, présente sur les lieux, a accusé l’opposition de monter une
« mise en scène »
avec du sang animal et a défendu l’action policière comme
« professionnelle »
et
« respectueuse de la loi »
Pourtant, plusieurs sources indépendantes, dont le Forum des Droits Humains, la LUCHA, la Voix des Sans Voix (VSV), et Human Rights Watch, contredisent fermement cette version.
Des violences documentées et une milice aux ordres
Le Forum des Droits Humains a documenté la mort de deux militants, des arrestations massives et des violences ciblant des dirigeants de l’opposition. La LUCHA parle de décès, de blessés par balles et d’arrestations arbitraires. La VSV qualifie la répression de
« musclée, sanglante et disproportionnée ».
Human Rights Watch la décrit comme la plus grave attaque contre l’opposition depuis le début des débats sur la révision constitutionnelle.
Un élément aggravant est la présence aux côtés des forces de l’ordre d’éléments de la Force du Progrès, milice informelle proche du pouvoir. Ces individus, selon LUCHA et VSV, ont opéré en coordination avec la police pour mater la manifestation. Human Rights Watch souligne que la police n’est pas intervenue pour empêcher les attaques contre le siège de l’ECiDé.
Un contexte politique explosif
La tension politique monte depuis plusieurs semaines autour d’une proposition de loi référendaire déposée le 14 décembre 2024. Adoptée en l’absence des députés de l’opposition le 9 juin 2026, cette loi vise officiellement à combler un vide juridique en encadrant le référendum. Mais pour l’opposition, elle ouvre la voie à une révision constitutionnelle permettant au président Félix Tshisekedi de rester au pouvoir au-delà de 2028, ce qui serait un coup de force inacceptable.
Une divergence sur le lieu du sit-in a aussi envenimé la situation. Le gouverneur de Kinshasa avait proposé un site alternatif, refusé par l’opposition qui considérait le Palais du Peuple comme un symbole incontournable de leur revendication. Ce désaccord a mis le feu aux poudres et contribué à la montée de la violence.
Les réactions politiques et sociales
Le porte-parole du gouvernement, Patrick Muyaya, a rejeté la légitimité de la mobilisation, affirmant que les Congolais avaient déjà exprimé leur rejet des positions de la coalition C64 lors d’une précédente journée « ville morte ». De son côté, l’ancien président Joseph Kabila a condamné la loi référendaire dans un communiqué virulent, dénonçant une
« forfaiture manifeste »
et une trahison du serment constitutionnel par Félix Tshisekedi.
Kabila appelle à transformer chaque quartier en
« cellule de résistance citoyenne »
marquant une rupture nette avec sa posture d’attente. Ce discours enflamme davantage la crise, qui déborde désormais les débats parlementaires pour s’installer dans la rue, avec le sang versé.
Pour une enquête indépendante ?
Face au bilan humain et à la gravité des violences, plusieurs organisations, dont LUCHA, VSV et Human Rights Watch, réclament l’ouverture d’une enquête indépendante pour faire la lumière sur les tirs, arrestations et attaques contre les partis politiques. Le gouvernement, lui, n’a pas encore annoncé de telles investigations.
Le nombre exact de victimes reste incertain. L’opposition et plusieurs observateurs parlent de deux morts, chiffre contesté par les autorités de Kinshasa. Cette zone d’ombre souligne la difficulté à établir une version claire des faits dans un climat de forte tension et de violence.
Ce drame sur le boulevard Triomphal illustre tragiquement la fracture profonde que connaît la République démocratique du Congo. Entre aspirations démocratiques et volonté de maintien au pouvoir, le pays semble être à la croisée des chemins. Le sang versé vendredi est un terrible rappel que la démocratie ne se construit pas sans souffrances, sans affrontements, et que la paix sociale reste fragile.