ACCORD GABON–GUINÉE ÉQUATORIALE : LE CHOIX DE LA PAIX OUVRE-T-IL LA DERNIÈRE PHASE DU DIFFÉREND FRONTALIER ?
Le Gabon et la Guinée équatoriale ont signé, le 28 juillet 2026 à Addis-Abeba, un accord d’engagement conjoint destiné à accompagner la mise en œuvre de l’arrêt de la Cour internationale de Justice sur leur différend frontalier. Après près de cinquante ans de désaccord autour de la frontière terrestre, des îles Mbanié, Cocotiers et Conga et de la délimitation maritime, Libreville et Malabo choisissent le dialogue, le droit international et la médiation de l’Union africaine plutôt que la confrontation.
Pendant près d’un demi-siècle, le différend frontalier entre le Gabon et la Guinée équatoriale a constitué l’un des contentieux territoriaux les plus sensibles d’Afrique centrale. Hérité de la période coloniale, il concerne à la fois la frontière terrestre entre les deux pays, la souveraineté sur les îles Mbanié, Cocotiers et Conga ainsi que la délimitation des espaces maritimes dans la baie de Corisco.
Après l’arrêt rendu par la Cour internationale de Justice (CIJ), le 19 mai 2025, les deux États auraient pu laisser leurs divergences alimenter une nouvelle période de tensions. Ils ont finalement choisi une autre voie.
En signant, le 28 juillet 2026 à Addis-Abeba, un accord d’engagement conjoint sous la facilitation de l’Union africaine, le Gabon et la Guinée équatoriale ont décidé de poursuivre le règlement de leur différend par le dialogue, la négociation et le respect du droit international.
Gabon–Guinée équatoriale : un différend frontalier vieux de cinquante ans
Le contentieux entre Libreville et Malabo trouve son origine dans les frontières héritées de la colonisation française et espagnole.
Pendant plusieurs décennies, le Gabon et la Guinée équatoriale ont défendu des interprétations différentes des documents historiques censés déterminer leurs frontières. Le désaccord a progressivement porté sur trois grandes questions : la frontière terrestre, la souveraineté sur les îles Mbanié, Cocotiers et Conga et la délimitation de la frontière maritime.
Au-delà de la dimension territoriale, le dossier revêt également une importance économique et stratégique. La zone maritime concernée se trouve dans le golfe de Guinée, une région connue pour son potentiel en hydrocarbures et pour son importance dans les échanges maritimes d’Afrique centrale.
Face à l’absence d’un accord durable, le Gabon et la Guinée équatoriale ont fait le choix de saisir conjointement la Cour internationale de Justice. Aucun des deux pays n’a donc été contraint de comparaître devant la juridiction internationale par l’autre. Cette saisine commune constituait déjà un premier choix en faveur du droit plutôt que du rapport de force.
Îles Mbanié, Cocotiers et Conga : ce que la CIJ a réellement décidé
Le 19 mai 2025, la Cour internationale de Justice a rendu son arrêt sur le différend opposant le Gabon à la Guinée équatoriale.
Sur la question de la frontière terrestre, la CIJ a considéré que la Convention franco-espagnole du 27 juin 1900 constituait le seul titre juridique faisant droit. Le document présenté par le Gabon comme la convention de Bata de 1974 n’a pas été retenu par la Cour comme titre juridique.
Concernant les îles Mbanié, Cocotiers et Conga, la CIJ a estimé que le titre espagnol avait été transféré à la Guinée équatoriale. La souveraineté sur ces trois îles revient donc à Malabo.
Cette décision a été largement résumée, dans une partie de l’opinion publique, comme une perte de Mbanié pour le Gabon. Mais l’arrêt comporte également d’autres dimensions déterminantes pour la suite du dossier, notamment sur la frontière terrestre et la délimitation maritime.
Frontière maritime : la négociation reste ouverte entre Libreville et Malabo
La Cour internationale de Justice n’a pas attribué les espaces maritimes contestés à l’un ou l’autre des deux pays.
Sur la frontière maritime entre le Gabon et la Guinée équatoriale, la CIJ a constaté qu’aucun titre juridique ne permettait de trancher définitivement la délimitation. Elle a donc renvoyé Libreville et Malabo à la négociation, notamment sur la base de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer.
Cette distinction est fondamentale. La souveraineté sur une île et la délimitation des espaces maritimes qui l’entourent constituent deux questions juridiques différentes.
Si le sort des îles Mbanié, Cocotiers et Conga a été tranché, la frontière maritime reste à définir. Les discussions à venir devront ainsi prendre en compte les intérêts économiques, énergétiques et stratégiques des deux pays dans la baie de Corisco.
Accord d’Addis-Abeba : le choix de la paix plutôt que de la confrontation
L’arrêt de la CIJ n’était pas suffisant pour régler toutes les conséquences pratiques du différend frontalier. Il fallait encore organiser sa mise en œuvre sur le terrain et ouvrir des discussions sur les questions laissées en suspens.
Après des négociations bilatérales organisées à Djibloho puis à Libreville en 2025, sans accord définitif, les chefs d’État du Gabon et de la Guinée équatoriale ont accepté, le 14 février 2026 à Addis-Abeba, une médiation conduite sous l’égide de l’Union africaine.
Cette démarche a abouti à la signature, le 28 juillet 2026, d’un accord d’engagement conjoint en marge de la 49ᵉ session ordinaire du Conseil exécutif de l’Union africaine.
Pour le Gabon, le texte a été signé par Dieudonné Aba’a Owono, président de la Cour constitutionnelle. La Guinée équatoriale était représentée par son ministre des Affaires étrangères, Simeón Oyono Esono Angüe. La signature s’est déroulée en présence du président de la Commission de l’Union africaine, Mahmoud Ali Youssouf.
Cet accord ne modifie pas l’arrêt de la Cour internationale de Justice et ne crée aucun nouveau droit territorial. Il instaure un cadre de concertation ainsi qu’un mécanisme conjoint de consultation, facilité par la Commission de l’Union africaine.
Sa principale portée est politique et diplomatique , le Gabon et la Guinée équatoriale acceptent de traduire leurs désaccords en négociations encadrées plutôt qu’en confrontation.
Le Gabon et la Guinée équatoriale privilégient le droit international
En choisissant de poursuivre leurs discussions sous la facilitation de l’Union africaine, Libreville et Malabo envoient un message qui dépasse leur seul différend frontalier.Les deux pays démontrent qu’une décision de justice internationale, même lorsqu’elle touche à des questions aussi sensibles que la souveraineté et les frontières, peut être mise en œuvre par le dialogue.Ce choix n’efface pas les divergences entre les deux États. Il ne signifie pas non plus que tous les problèmes sont déjà résolus. Mais il permet d’éviter que le désaccord ne se transforme en crise diplomatique durable ou en confrontation plus grave.L’accord d’Addis-Abeba repose ainsi sur trois principes : le respect de l’arrêt de la CIJ, la recherche de solutions négociées et la préservation des relations de bon voisinage entre le Gabon et la Guinée équatoriale.
Quel rôle pour l’Union africaine dans le différend Gabon–Guinée équatoriale ?
L’intervention de l’Union africaine constitue l’une des principales nouveautés du processus.Jusqu’ici, les négociations directes entre Libreville et Malabo avaient rencontré des difficultés en raison de lectures divergentes de l’arrêt de la CIJ. La facilitation de la Commission de l’Union africaine introduit désormais un tiers continental chargé d’accompagner les discussions et de rapprocher les positions.L’Envoyé spécial Albert Shingiro a notamment effectué des consultations entre les autorités gabonaises et équato-guinéennes avant la signature de l’accord.L’objectif est de faire sortir le dossier d’un simple face-à-face bilatéral et de l’inscrire dans un mécanisme africain structuré, avec une méthode et une échéance.Cette démarche répond à l’idée selon laquelle un différend africain peut également trouver une solution africaine, à condition que cette solution repose sur le droit international et sur l’engagement volontaire des États concernés.
Six mois pour avancer vers un règlement du différend frontalier
Le mécanisme conjoint de consultation doit rendre ses conclusions dans un délai de six mois.Cette période devra permettre aux représentants du Gabon et de la Guinée équatoriale de travailler sur les dimensions juridiques, politiques, techniques et pratiques de la mise en œuvre de l’arrêt.Les discussions devront notamment porter sur l’application de la Convention franco-espagnole de 1900 à la frontière terrestre, sur la poursuite des négociations relatives à la frontière maritime et sur les conséquences concrètes du processus pour les populations des zones frontalières.La situation des pêcheurs, les activités économiques, la circulation des populations et la coopération sécuritaire devront également être prises en compte.Aucune solution durable ne pourra être trouvée sans préserver les intérêts des habitants concernés et sans maintenir un climat de confiance entre les deux pays.
Une nouvelle étape dans les relations entre le Gabon et la Guinée équatoriale
L’accord du 28 juillet 2026 ne met pas encore un terme au différend territorial entre le Gabon et la Guinée équatoriale.Les questions techniques restent nombreuses et la délimitation maritime demeure ouverte. Les conclusions du mécanisme conjoint seront donc décisives pour déterminer si les deux pays peuvent parvenir à une solution durable.Mais une étape importante a déjà été franchie.Après cinquante ans de différend, le Gabon et la Guinée équatoriale ont choisi de ne pas transformer la décision de la CIJ en nouveau motif de confrontation. Ils ont privilégié le dialogue, la médiation de l’Union africaine et le respect du droit international.Dans une région où les frontières héritées de la colonisation continuent parfois d’alimenter les tensions, cette démarche pourrait constituer un précédent important.Le dernier chapitre du différend Gabon–Guinée équatoriale n’est pas encore écrit. Mais à Addis-Abeba, Libreville et Malabo ont choisi de l’écrire ensemble, autour d’une table de négociation, plutôt que dans l’escalade et la confrontation.